ENCYCLOPEDIEHISTOIRE

La retraite avant 40 ans, beaucoup en rêvent ?

Pour Serge Simon, médecin et ancien rugbyman, au moment de mettre un terme à leur carrière, les sportifs de haut niveau doivent affronter une triple crise .

Après avoir été un héros, un champion doit redevenir un humain ordinaire. Comment vivre une telle transition, qui s’annonce pour les uns comme une mort sociale, pour d’autres comme une renaissance ?

Ils ont été des héros, des champions, des dieux (du stade). Mais aujourd’hui, ils doivent redevenir des humains ordinaires. Voilà le problème qui se pose aux anciens champions, sportifs de haut niveau, qui ont connu la gloire, un destin hors du commun, gagné des médailles, été sous les projecteurs, gagné beaucoup d’argent, fait l’objet de l’admiration de fans et représenté des modèles pour les plus jeunes.

Et puis un jour vient, vers l’âge de 30 ou 35 ans, où il faut raccrocher et revenir à une vie normale. Comment gérer cette brutale retraite à un âge qui n’est pas celui du renoncement ? Comment quitter la peau du héros pour entrer dans le monde ordinaire ?

« Je suis mort à 32 ans, le 17 mai 1987 », a dit un jour Michel Platini. C’est le jour de son dernier match de football professionnel. La star du ballon rond devait alors réapprendre une nouvelle vie.

Antoine Blondin l’avait dit à sa manière : « Le champion est un homme dont le destin est de mourir deux fois (1). »

Le jour où ils ont cessé d’être des sportifs de haut niveau

Pour les champions, c’est une rupture, parfois risquée. Ils racontent le mois d’après.

  • Une crise physique. Le rapport au corps est bouleversé. La compétition terminée, l’utilité du corps, conçu depuis l’adolescence comme un outil au service des performances sportives, est remise en cause. Serge Simon :

« Le corps commence à se déliter et peut devenir très vite encombrant pour l’athlète. Certains se rendent compte qu’ils éprouvent une forme de dépendance au sport. D’autres, au contraire, manifestent un rejet brutal de toute activité physique. »

  • Une crise identitaire. L’arrêt de la carrière de sportif est pour beaucoup source d’anxiété, voire même de dépression. Ultra-spécialisé dans un domaine particulier, l’athlète doit démarrer une nouvelle vie dans un monde où il a peu de repères.

« C’est une mort sociale à 30 ans. Le sentiment de toute-puissance disparaît. L’athlète se sent beaucoup plus vulnérable, loin de son image de “ héros du dimanche ”. Il est difficile pour lui de tourner la page dans la mesure où il est sans cesse renvoyé à son passé de sportif par les autres. »

  • Une crise financière. A l’exception des grosses stars, une reconversion professionnelle est indispensable pour des raisons financières. Malgré des rémunérations confortables, bien peu de sportifs peuvent se permettre d’arrêter toute activité professionnelle si tôt.

Nous avons demandé à cinq sportifs de haut niveau de nous raconter leur retraite. Pour beaucoup, elle n’est plus qu’un lointain souvenir, enfin digéré. Pour d’autres, le traumatisme reste vif et douloureux.

« La lumière était blanche et froide »

Richard Dacoury a 52 ans. Il est retraité depuis treize ans. C’est un ancien basketteur international (Limoges, Paris). Il a pris sa retraite de joueur en 1998. Il est aujourd’hui consultant chez Coca-Cola, chargé des partenariats sportifs.
« J’ai mis un terme à ma carrière après une blessure. Je me suis blessé pendant un échauffement, avant un match. Psychologiquement, c’est un moment très douloureux. Je me suis retrouvé seul, assis dans les vestiaires. J’entendais le bruit du public. La lumière était blanche et froide. C’était glauque. J’ai compris que ma carrière était finie. La retraite, je croyais y être préparé. Mais je me suis rendu compte qu’on ne l’est jamais vraiment.

Malgré les sollicitations qui m’étaient faites –consultant TV, directeur sportif– j’ai connu des années de déprime, de mal-être. Je suis devenu plus irritable.

Je n’ai arrêté toute activité physique pendant six ans. Le samedi, les matches me manquaient. Depuis des années, le rituel était le même : sieste, collation, échauffement et match.

Et là, le samedi soir, j’étais chez moi, complètement démuni, ne sachant pas trop quoi faire de ce temps libre nouveau pour moi. Je me suis posé beaucoup de questions quant à mes envies, au rôle que je pourrai tenir désormais dans la société.

J’avais envie de prouver ma légitimité dans un autre domaine. Mon entourage m’y a aidé. Mais quelle que soit la reconversion, on ne retrouve jamais le même degré d’intensité émotionnelle. Il faut faire un travail de deuil, de réajustement psychologique et sociétal. »

« Tirer un trait sur vingt ans de sa vie »

Djezon Boutoille a 35 ans. Il est retraité depuis trois ans. C’est un ancien joueur de foot (Lille, Amiens, Calais). Il a pris sa retraite en 2008. Il entraîne désormais l’équipe de Calais (CFA 2).

« Ce fut un moment compliqué à gérer même si mes carrières de joueur et d’entraîneur se sont enchaînées sans temps mort. J’ai eu la chance de ne pas connaître la période de doute à laquelle beaucoup sont confrontés.

Mais je me souviens d’avoir éprouvé un manque. Le manque du terrain, du jeu, de l’effort physique. Arrêter sa carrière, c’est tirer un trait sur vingt ans de sa vie. C’est une petite mort. Il faut apprendre à sortir d’un rôle pour en endosser un nouveau.

On passe de “ l’autre côté ”. Je suis resté dans le milieu du foot mais le changement a été radical. Le lendemain de ma retraite, je prenais les rênes de l’équipe. Il pleuvait, on partait pour un match à Cherbourg, j’ai dû faire des choix importants pour le bien du groupe. Mettre des amis sur le banc. Le métier d’entraîneur demande plus d’investissement. Il exige la prise en compte d’aspects extra-sportifs alors que quand on est joueur, on ne pense qu’à ses propres performances. »

« Je n’étais qu’un gosse dans un corps de grand »

Raphaël Poulain a 31 ans. Il est retraité depuis trois ans. Ancien grand espoir du rugby (Stade Français, Racing), il a mis un terme à sa carrière une première fois en 2005 avant de revenir en 2007. Handicapé par les blessures, il se retire des terrains en 2008, à 28 ans. Il est aujourd’hui comédien. Il a raconté sa dérive dans un livre, « Quand j’étais Superman ».

« L’arrêt de ma carrière a été un enfer. Trois années de dépression, de drogue et d’alcool. Quand tu arrêtes, tu te rends compte que l’effort physique est un besoin viscéral. Et le public, le groupe de potes, l’adrénaline d’avant-match te manquent.

Mon quotidien n’avait plus aucune saveur. Des journées à errer sans but. Sans projet : réveil entre midi et 14 heures, soirées DVD. Tu perds ton rôle social. L’euphorie a disparu.

Tu te retrouves seul dans ton appartement avec tes cicatrices, tes souvenirs du passé et ton RSA : 400 euros par mois alors que tu en prenais quinze fois plus quelques mois auparavant. Je n’étais pas préparé à la “ vraie ” vie.

J’ai découvert ce que payer son loyer voulait dire. J’étais incapable d’ouvrir mon courrier. J’avais peur. La sécu, la mutuelle, les fiches d’impôt, ce sont des choses que je déléguais auparavant.

Le rugby de haut niveau m’avait infantilisé, maintenu hors du monde réel. Je n’étais qu’un gosse dans un corps de grand. “ Retraité ”, je suis devenu vulnérable. »

« Je fais du tricot pour tuer le temps »

Marion Allard a 21 ans. Elle est retraitée depuis quatre mois et a été membre de l’équipe de France de ski et vice-championne de France junior de descente. Blessée gravement à plusieurs reprises, elle a dû précipitamment mettre un terme à sa carrière l’été dernier, à 21 ans seulement.
« Cela fait quatre mois et je suis encore un peu perdue. Mes longues périodes de blessures m’avaient déjà préparée à l’inactivité mais là ça fait bizarre. Je sais que je ne reviendrai jamais. Avant, ma vie était structurée et bien remplie : deux à trois séances d’entraînement par jour, la vie de groupe avec les autres skieurs, la présence et les petites attentions de l’encadrement, des coaches aux kinés.

Seule, les journées sont très longues. Je m’occupe comme je peux. Rien de très palpitant. Avec l’hiver, je me suis même mise à faire du tricot ! Il faut digérer. J’essaie de me persuader qu’il y a encore plein d’autres choses à vivre. Qu’une autre vie commence.

Mon avenir ? Je suis encore en réflexion. C’est trop frais. Le ski, c’était ma vie depuis toute petite. Cet hiver, je vais donner des cours aux enfants de la station. Après, j’aimerais reprendre une formation. J’ai un BEP vente mais je ne suis pas certaine de vouloir me diriger vers ce secteur. Heureusement, mes parents me soutiennent financièrement. »

« Tourner la page m’est impossible »

Eduard Coetzee a 32 ans. Il est semi-retraité depuis un mois. C’est un joueur de rugby du Biarritz Olympique (BO). Ce pilier sud-africain a dû mettre sa carrière entre parenthèses début novembre sur avis médical. Il doit faire un point sur son état de santé dans les prochains mois. Ses chances de pouvoir rejouer sont minces.
« J’ai arrêté il y a plus d’un mois et je ne veux pas encore parler de retraite. Le rugby, c’est ma vie. Tant qu’il y aura un espoir, même infime, que je rejoue, je continuerai à y croire.

Arrêter serait trop difficile à encaisser. Tourner la page m’est impossible. Aujourd’hui, je suis coupé de l’équipe et c’est déjà difficile à vivre. L’adrénaline, l’effort physique ont disparu. C’est comme une addiction.

En raison des chocs subis au cours de ma carrière, je souffre de migraines récurrentes. Lors du derby basque, j’ai dû sortir du stade. Le bruit me faisait trop souffrir. Le point positif, c’est que j’ai plus de temps à consacrer à ma famille.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu des week-ends de libre pour jouer avec mes deux enfants. On sort, je les emmène faire de l’équitation. Si je devais arrêter, j’aimerais couper avec le rugby, au moins pour un temps. Cela me semble indispensable. Ce serait trop dur de rester sans pouvoir jouer. J’ai suivi par correspondance un master en gestion financière. Il est essentiel de se lancer de nouveaux défis. » par sa_bastien_billard Journaliste

NOTES :

(1) Antoine Blondin, L’Ironie du sport. Chroniques de L’Équipe, 1954-1982, François Bourin, 1994.
(2) Comme le note Sébastien Fleuriel dans « La reconversion des athlètes français de Munich et Barcelone », http://sebastien.fleuriel.free.fr/spip.php?article3
(3) Makis Chamalidis, Spendeurs et misère des champions. L’identité masculine dans le sport de haut niveau, VLB, 2000.
(4) Sébastien Fleuriel et Joris Vincent, « “L’affaire Cécillon”. Un grain de sable dans la mécanique sociale du monde rugbystique français », in Jean-Michel Faure et S. Fleuriel (dir), Excellences sportives. Économie d’un capital spécifique,
Le Croquant, 2010.
(5) José Touré, Prolongations d’enfer, Jean-Claude Lattès, 1998.
(6) Laurent Jalabert, À chacun son défi, Solar, 2009.
(7) Jean-Paul Schneider (dir.), « Le crépuscule des dieux : issue maîtrisée ou issue fatale ? », Les Cahiers de l’université sportive d’été, n° 17, Msh-Aquitaine, 2004.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *