ENCYCLOPEDIE

Selon Meriem Salmi votre niveau de compétences pour réussir

« Il y a une phrase disant qu’il faut dix ans pour former un sportif professionnel »

Le golf, particulièrement exigeant pour trouver la zone

Nul besoin de rappeler que le golf est un sport mental. Bobby Jones l’avait bien résumé en reprenant les mots de l’écrivain américain Mark Twain :

 « Le golf se joue sur un parcours de 25 centimètres, l’espace entre vos oreilles. »

Il serait même le sport le plus exigeant pour atteindre la zone d’après Meriem Salmi.

« Sans coach pendant le jeu, quasiment sans personne pour l’aider, le joueur doit rester concentré non seulement pendant l’exécution des coups mais aussi entre chacun d’eux ; là où un tennisman est, lui, presque continuellement concentré par les retours de son adversaire. »

Parmi les joueurs français encore en activité, il y en a un qui a connu ce moment de grâce en Majeur.

En 2010, à Pebble Beach, Gregory Havret est en duel avec Graeme McDowell dans la dernière partie de l’US Open.

À ce moment-là, il n’a pas conscience qu’il est dans la zone.

« J’étais dans ma partie, totalement dans ma bulle. Quelque part, j’étais anormalement sûr de moi, avec ce sentiment qu’il ne pouvait pas m’arriver grand-chose. Avec le recul, je pense que je suis même passé plusieurs fois par cet état après Pebble : au play-off du BMW International Open en 2014 ou pour ma quatrième place au Qatar (en 2018, ndlr). » Le triple vainqueur sur le Tour européen n’a pourtant pas gagné dans ces moments qu’il décrit.

Alors était-il vraiment dans la zone ?

« Chacun peut connaître la zone mais à son échelle. Un golfeur amateur peut avoir un moment d’exception mais il sera incomparable à celui d’un professionnel. Et entre deux professionnels, elles sont moindres mais il y a également des différences », répond Meriem Salmi.

Lors de l’US Open, Gregory Havret est en fait tombé sur un Graeme McDowell exceptionnel, juste un peu plus que lui, ce jour-là, qui commentait sa victoire ainsi : « C’est comme si vous ne pensiez plus du tout. Vous débranchez votre esprit, vous maîtrisez votre swing sans vraiment y penser. Et même si vous avez une pensée qui vient, tout le reste passe en automatique. » « G-Mac » était lui aussi dans la zone.

Selon Meriem Salmi, psychologue du sport opérant à l’Insep et également aux côtés de Teddy Riner ou Mike Lorenzo Vera, dans l’action, le sportif est dans un état de concentration si extrême que le cerveau s’en trouve paradoxalement libéré.
Et il est capable de réunir l’ensemble de l’expérience, des connaissances, de l’intelligence émotionnelle et de tout ce que le sportif a appris pour que ce dernier soit au maximum de ses capacités en un instant unique. Et le résultat est que tout semble facile. Il n’y a plus un seul parasite.

Son expertise résonne au-delà du sport, révélant certaines faiblesses bien françaises.

Cette femme détient des informations fascinantes. Un exemple : elle n’ignore rien de ce qui se trame dans le cerveau de Teddy Riner, sait tout des ingrédients de sa détermination portée à ébullition, au moment précis où le judoka s’avance vers le tatami. Et même elle est payée pour le savoir. Meriem Salmi est sa psy.

Elle façonne le mental du colosse depuis qu’il a 14 ans. Une cinquantaine d’autres sportifs de haut niveau, soit la moitié de ses patients, fréquentent son cabinet, près de l’Opéra de Paris. Parmi eux, le pilote de F1 Romain Grosjean ou l’athlète Ladji Doucouré. Tous ont entamé cette collaboration à l’Insep, le centre d’entraînement de l’élite du sport français dans le bois de Vincennes.

La thérapeute, après ses débuts dans les années 1980 auprès d’adolescents et de toxicomanes, y a exercé entre 2000 et 2013. Elle y a assisté plusieurs centaines de champions, en devenir ou confirmés.

Le rugbyman Mathieu Bastareaud et le champion du monde de triple saut Teddy Tamgho ont eu recours à son expertise.

Des entraîneurs nationaux également, tels Renaud Longuèvre (athlétisme) ou Florian Rousseau (cyclisme sur piste).

Romain Grosjean s’est débarrassé de l’image de « cinglé du premier tour »

Cette vue panoramique est un trésor.

Meriem Salmi est capable de dépeindre, en deux phrases, les caractéristiques communes des champions :

« Des personnes brillantes, positives, engagées, tenaces, courageuses. Dotées d’une capacité à modifier rapidement ce qu’elles identifient comme nuisible.

Admirative, elle assure que du génie peut se nicher dans la cervelle de malabars malhabiles avec la syntaxe. « Quand on leur donne des indications, ils les comprennent et les exécutent avec une vitesse hallucinante. Ils savent s’adapter, comprendre les autres, lire les regards, le langage des corps. Malheureusement, l’intelligence émotionnelle n’est pas considérée comme noble en France. » Un pays où le sens commun déclame qu’il faut être fou pour s’infliger de la souffrance. « Alors qu’il faut un grand équilibre, au contraire! Sinon, on ne tient pas longtemps. »

Sous sa férule, Romain Grosjean s’est débarrassé de l’étiquette de « cinglé du premier tour » qui accompagnait ses premières saisons en F1 : « Je suis allée la voir après mes accrochages à répétition en 2012. Je voulais comprendre. Concrètement, elle m’a fait progresser sur la gestion des adversaires et de l’agressivité en course en fonction de ma confiance en moi. Le cerveau est un outil extraordinaire mais complexe. Meriem m’aide à le comprendre pour être meilleur. Pourquoi je me lève de bonne ou de mauvaise humeur, pourquoi certaines choses me touchent plus que d’autres? »

Alors qu’un préparateur mental est focalisé sur les routines ou l’imagerie positive, Meriem Salmi dissèque les ressorts intimes : « J’observe tout : le cercle familial, amical, amoureux, l’enfance… Vu le niveau d’exigence de la compétition, le moindre déséquilibre peut faire basculer des choses. » Grosjean confirme : « Quand je m’engueule avec mes parents, je lui dis. » Ladji Doucouré, champion du monde de 110 mètres haies, lui voue une reconnaissance touchante : « À un moment, dans ma vie personnelle et sportive, ça n’allait plus. Grâce à elle, j’ai fait des choix difficiles. Et je vais mieux. Sans Meriem, j’aurais peut-être pété un plomb. »

Écouter et s’engager : un tropisme familial chez les Salmi. Meriem est née il y a 52 ans à Orsay, de parents investis dans le syndicalisme, notamment aux usines Renault de Billancourt. Plus loin dans la généalogie, une famille kabyle « maraboutique », explique-t-elle de sa voix douce, gênée d’une confusion possible avec les marabouts à la petite semaine. « Mes aïeux en Algérie étaient des sages écoutant les doléances des gens et les soignant. Aujourd’hui, dans notre famille, il y a beaucoup de médecins, de psychologues, de psychiatres… Moi, même très jeune, j’aimais écouter mes amis. Cela les rendait heureux et j’étais heureuse. » Son père – « mon héros »– fut boxeur amateur. Enfant, elle a pratiqué la gymnastique et le basket. Il y a cinq ans, elle s’est mise au karaté.

Malgré sa tendresse pour les sportifs, son soin à ne jamais émettre de critique publique à leur égard, elle ne les dorlote pas seulement, elle les secoue. : « Elle m’engueule et ne me berce jamais d’illusions, raconte Gahni Yalouz, vice-champion olympique de lutte devenu patron de l’athlétisme français. Elle m’a fait prendre conscience de tout ce que j’avais réussi jusque-là et aussi que je n’avais pas le droit de flancher. Que sinon les athlètes flancheraient aussi. »

Comprendre les modes de fonctionnement est une autre obsession : « Au lycée, j’adorais les maths, souligne la thérapeute. En psychologie il y a une logique. On a un problème, il faut trouver la solution. En prenant en compte plein de paramètres. »

En admettant qu’il se faisait aider, Teddy Riner a fait sauter un tabou

Intransigeante avec le secret professionnel, mais aussi inquiète de voir ses propos mal interprétés, Meriem Salmi s’est longtemps faite aussi discrète que possible dans les médias. « Je suis très angoissée par cette interview », nous a-t-elle répété, aussi étonnante qu’un cordonnier mal chaussé, en acceptant de nous rencontrer. C’est l’envie de mettre en lumière sa discipline qui lui a fait sauter le pas : « La France est le seul pays où psychologue est avant tout un adjectif, alors que c’est un métier magnifique, puisqu’on rend les gens heureux. »

Éloyse Lesueur, championne d’Europe de saut en longueur, va plus loin : « Chez nous, on pense que le psychologue n’apporte qu’un petit plus au sportif. Au très haut niveau, c’est au contraire essentiel. On croit aussi qu’on peut faire ce genre de travail seul ou sans formation. On se trompe encore. Trop d’entraîneurs pensent pouvoir tout apporter à leurs athlètes. » D’autres regrettent les embûches semées sous les pas de Meriem Salmi à l’Insep, par quelques coaches méfiants ou jaloux de leurs prérogatives.

« La France est en retard, s’inquiète Romain Grosjean. Aux Jeux de Pékin en 2008, la délégation française n’avait intégré qu’une psychologue, Meriem. À ceux de Londres, aucun! En comparaison, la Chine ou les États-Unis avaient deux psys par discipline! » Ghani Yalouz se souvient : « Je me suis entraîné à Cuba en 1993. Il y avait un thérapeute au bord du tapis d’entraînement. Si on avait un coup de mou on discutait, et ça repartait. »

Ce discours décomplexé, ces sportifs l’auraient-ils tenu il y a seulement dix ans? Pas sûr. Un tabou a sauté. Consulter un psychologue n’est plus un aveu de faiblesse, voire une grave pathologie. L’attitude de Teddy Riner, qui n’a pas attendu le succès pour évoquer librement le sujet, a joué. « Quand vous entendez un géant plein de santé et avec une telle joie de vivre admettre qu’il a besoin d’être aidé, vous vous dites : ‘Mais qui n’en aurait pas besoin?' », plaide Doucouré.

C’est aussi un peu de l’âme française que sonde Meriem Salmi. À trop s’accrocher à la rationalité, les enfants de Descartes oublient que la foi déplace des montagnes et s’emprisonnent dans leurs limites supposées, regrette-t-elle. « Les Français doivent absolument travailler leur positivité. Les compétences sont là mais nous devons avoir plus confiance en nous. Quand je leur parle de gagner, certains sportifs reculent parfois dans leur fauteuil! Ils me disent ‘Mais je suis 100e mondial!’ On ne peut pas se présenter à une compétition sans travailler ses rêves pour les rendre réalisables psychologiquement. Nous devons modifier ces représentations- là. Le cartésianisme nous fait du bien mais aussi beaucoup de mal. »

Une recherche perpétuelle

Pour la satisfaction qu’elle procure et la réussite qu’elle assure, la zone est devenue le Graal de certains sportifs. Mais aussi furtive soit-elle, l’affaire de quelques minutes voire quelques heures grand maximum chez les professionnels, elle est tout autant complexe à pénétrer.

Après 2010, Greg Havret a essayé de retrouver à plusieurs reprises ce confort de Pebble Beach. « La logique veut que, dans une période compliquée, on regarde toujours en arrière et on s’arrête sur les moments où tout allait bien. On se demande ce qui faisait qu’on était une espèce d’homme-robot : pour mon cas, les sentiments rebondissaient sur moi et je n’étais pas touché par ce qui se passait. C’est assez paradoxal puisque ça a probablement été la journée la plus importante de ma vie de golfeur. »

Ce flegme, il ne l’a jamais retrouvé. Mais lui peut se targuer d’avoir été là où d’autres ne feront que s’approcher. Il faudrait en effet une expérience d’au moins une décennie dans un domaine particulier pour tutoyer la chose dans sa version la plus optimale, selon l’auteur de la théorie. 

« Il y a d’ailleurs une phrase disant qu’il faut dix ans pour former un sportif professionnel », conclut Meriem Salmi. Si les Spieth et autres DeChambeau du XXIe siècle cassent cette moyenne par leur précocité, Havret, lui, confirme la condition.

 « Mes bonnes années étaient entre 2007 et 2011 et je suis passé pro en 1999. D’ailleurs je ne me rappelle pas avoir vécu la zone avant cette période-là. »

C’est cette décennie qui serait nécessaire à l’accumulation des données mentales, physiques, techniques et toutes les informations que le cerveau réunit en un instant d’exception.

« Contrairement à ce que l’on pense, détaille Mihaly Csikszentmihalyi dans son ouvrage, ces moments, les meilleurs de notre vie, ne sont pas les périodes passives, réceptives ou relaxantes _ bien que de telles expériences puissent être appréciables si l’on a travaillé dur pour les atteindre. Les meilleurs moments apparaissent généralement lorsque le corps ou l’esprit d’une personne est poussé à l’extrême à travers un effort volontaire d’accomplir quelque chose de difficile et qui a de l’intérêt. C’est ça l’expérience optimale, quelque chose que nous créons. »

La prochaine fois que vous taperez votre fer 9 pour déposer la balle au mât une centaine de mètres plus loin sans vraiment savoir comment vous vous y êtes pris, vous saurez que c’était probablement la zone. La vôtre.

L’éventail de Csikszentmihalyi

Selon Mihaly Csikszentmihalyi, la zone est l’opposé de l’apathie (l’incapacité d’être ému ou de réagir). Pour atteindre la zone, il considère qu’il faut allier un défi très difficile à un niveau maximal de compétences. L’éveil et le contrôle sont les états depuis lesquels il est le plus probable de glisser vers la zone : le premier étant le fruit d’une grande excitation par un défi d’envergure et l’autre exploitant de grandes compétences mais pour un challenge dont la stimulation n’est encore pas optimale.

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