Le Fil d’une Vie au Rythme de JG !
L’art délicat de se raconter
Se raconter une vie n’a rien de chose simple. Comment éviter de paraître prétentieux, d’ennuyer, ou de blesser ceux que l’on cite comme ceux que l’on tait ?
Comment partager ses souvenirs sans ennuyer, sans blesser, sans trahir ?
C’est un exercice fragile, presque sacré : on s’avance sur une corde tendue entre la mémoire et l’oubli, en espérant trouver l’équilibre.
Je me lance pourtant. Non pour célébrer une existence extraordinaire, mais pour éclairer ce qui, dans une vie ordinaire, peut toucher l’universel : l’enfance cabossée, les rencontres qui sauvent, le travail qui structure, l’amour qui répare et la transmission qui donne un sens.
Le fil JG – 84 ans après !
J’aurais tant aimé vous dire ces mots de vive voix… Papa, Papy, Mamie, Tonton, Tata, Cousins et Cousines. La vie m’a forcé à voyager sans vous, à tracer seul mon chemin, pourtant vous êtes toujours là, au fond de moi, vous êtes cette braise inextinguible qui réchauffe mes pas depuis quatre‑vingt‑quatre ans. J’ai longtemps cru être cassé ; je me découvre poli, façonné par les chocs, par les épreuves, par la rudesse du monde. La joie, je l’ai trouvée non dans la facilité, mais dans la réconciliation avec mes blessures, car la vérité est là :
La douleur n’empêche pas de vivre, elle apprend à comprendre.
Aujourd’hui, je vis dans l’appartement de ma mère, à Lyon dans le 6è, avec mon étoile. Ces murs me rendent cette joie de vivre, continuent de me tenir debout, même loin de mes petits‑enfants, partis conquérir leur propre avenir dans un monde qui pousse les jeunes à s’expatrier pour bâtir leur indépendance.
À Ceux qui M’ont Construit
Ce livre est dédié à toutes celles et tous ceux que la magie du hasard a mis sur ma route. Aux femmes, à mes enfants, mes petits-enfants et mes gendres : que chaque rencontre révèle notre unité inconditionnelle à notre clan choisi. Un fil ancestral, un héritage vivant. L’histoire d’un abandon le 20 novembre 1941 devenu, au fil du temps, un clan choisi. Au fond, l’être que j’ai connu à travers les chocs de la vie n’est pas brisé : il est poli, façonné par la rudesse du monde jusqu’à en comprendre la beauté fragile. Ce n’est pas dans la facilité que l’on trouve la joie, mais dans la réconciliation avec ses blessures. La véritable aptitude au bonheur naît souvent là où l’on a appris à accueillir la douleur comme une maîtresse, et la vie, comme une chance sans cesse renouvelée.
Merci à vous tous.
Toujours Gones !
Ce titre porte mon parler lyonnais du XIXᵉ siècle, ce franco‑provençal populaire qui dit nos racines. Dans la cité des contrastes, parcourue par les » trois fleuves » : le Rhône, la Saône et le Beaujolais. La capitale des Gaules : « Lugdunum » appelée « Lougdounos » situé autour du glacier du Rhône (Rhodes ?) retenu dans sa course par les collines de Fourvière et de Sainte-Foy.
Le nom de Lyon » Lion » à été choisi aussi comme blason, car c’était un animal noble à l’époque (la résurrection). L’Empereur Auguste, décida de faire de cette ville Romaine, le grenier de Rome, puis les « Germains« , et les « Burgondes » s’emparèrent de cette ville et en firent en 470 leur résidence royale.
« Les Cultures analysent le Monde ; les Terriens la transforment. »
Que chaque rencontre révèle le ciel clair de notre unité partagée. Mon esprit s’est forgé dans les chocs bruts de la vie, j’ai guidé les jeunes HN par des résultats concrets, sans philosophie importée. La vraie culture, c’est transformé dans les nuages en pluie fertile.
“ Tomber. Se relever. Apprendre ”.
La Vie, une Boîte de Chocolats qu’on découvre !
IL était une fois… JG le Fil d’une Vie !
« La vie est comme une boîte de chocolats qu’on découvre, un mystère que l’on goûte jour après jour »
Mes premiers pas, je les ai faits dans les couloirs silencieux de l’orphelinat, bercé par les cloches des messes quotidiennes, les blessures du passé ne s’effacent jamais complètement, elles parlent en nous, parfois comme un écho, parfois comme un cri. Mais elles ne détruisent pas : elles entravent, elles déroutent, elles enseignent. Elles empêchent d’être soi… jusqu’au jour où l’on décide de se reconstruire.
» Ce que la vie m’a refusé en biens, elle me l’a rendu en force intérieure « .
C’est ce que je dis aux jeunes sportifs : » échec construit les victoires « . Jean Georges
1941 – L’Année où je suis Né
Le monde brûlait, l’Europe se déchirait sous les bombes en 1941 et fut un tournant de la Seconde Guerre mondiale avec l’attaque conjointe à Barbarossa qui étend le conflit :
- 22 juin : Opération Barbarossa, trois millions d’Allemands envahissent l’URSS.
Premier échec stratégique devant Moscou, prémices de Stalingrad. - 7 décembre : Pearl Harbor. L’entrée en guerre des États‑Unis transforme un conflit européen en guerre mondiale.
À Lyon, la faim, la peur, les files d’attente et les tickets de rationnement rythmaient les journées.
Les parcs devenaient potagers, la Croix‑Rousse vivait sous la fièvre du marché noir, les réfugiés affluaient, les chuchotements de la Résistance circulaient dans les ruelles.
Naître, c’est déjà survivre
Tout semblait annoncer que je ne verrais pas le lendemain. Mais la vie, parfois, choisit ceux qu’elle veut surprendre, sans le savoir, j’entrais dans un combat que je mènerais toute ma vie : celui de tenir debout, celui de transformer la dureté en force, celui de trouver du sens là où tout semblait manquer.
Le 18 novembre 1941, à 19 h 10, j’ai surgi dans ce monde sans être vraiment attendu à l’hôpital de la Croix‑Rousse, figé par un hiver précoce (-10 °C), n’était pas prêt pour un bébé de 7 mois et 10 jours. Ma mère, âgée de 32 ans, épuisée par un déni de grossesse et une rupture de la poche des eaux, un signal d’accouchement imminent n’a pu me garder auprès d’elle que 24 heures, avant que les infirmières, lui signifie, “Il ne passera pas la nuit” sans un suivi médical, ni unité appropriée, nourrie qu’avec les ressources disponibles en temps de guerre, (lait rare, farines limitées, bouillies) juste assez de temps pour me donner uniquement un prénom, » Jean Georges « , donc sans déclaration aux autorités compétentes, elle a fait ce qu’elle a pu. À cette époque l’hôpital, n’accueillait que les blessés de la Première Guerre mondiale, puis il a été réquisitionné après par l’armée allemande entre 1943 et 1944.
Risques Médicaux à l’Époque
Aussi les familles n’avaient ni les moyens ni les connaissances pour s’occuper d’un bébé aussi vulnérable, les unités néonatales n’existent pas encore ; la ventilation assistée est rare, (elles se développeront surtout après les années 1970) et avec des séquelles respiratoires ou neurologiques sévères, les prématurés étaient souvent exposés à des complications respiratoires chroniques ou neurologiques.
Ma mère regagna ainsi après 24 heures la boulangerie familiale Charroin à St Fons dans la banlieue sud lyonnaise, cachant ainsi sa maternité (dénis de grossesse) un accouchement inopiné pour échapper aux jugements de sa famille bourgeoise de Brignais.
Les Origines du Prénom
« Jean Georges » est le fruit de leurs Associations
Jeanne, ma mère (1909‑2009), me donne un prénom de naissance « Jean Georges », souvent écrit sans trait d’union dans les actes du début du XXᵉ siècle. Elle avait 32 ans et vivait encore chez ses parents, grace à son l’affection instinctive suite à un déni de grossesse qui s’est transcendé en force vitale.
Et Georges, mon père biologique (1896‑1965), était à cette époque, absent lors de ma naissance, comme prisonnier de guerre.
Jean Georges (sans trait d’union)
C’est une variante orthographique du prénom composé masculin, courante dans les actes administratifs français du début du XXè siècle, notamment en 1941. Cette pratique variait selon les officiers d’état civil ou prêtres rédigeant les actes ; l’usage s’est standardisé après l’instruction de 1966 imposant le trait d’union pour les composés à deux éléments, puis l’IGEC de 1999 ajoutant des virgules et des tirets obligatoires. Depuis la circulaire du 11 mai 2011, un espace est également toléré pour les composés à la demande des parents, sans altérer la validité.
Une Décision Urgente
Les infirmières estimaient que je n’avais que peu de chances de survivre en raison de mon extrême faiblesse et de mon instabilité respiratoire, car les alvéoles se multiplient surtout entre 32 semaines et 8 ans (phase canaliculaire/acinaire), et donnait que peu de chances à ce nourrisson chétif, avec des gênes respiratoire, déjà fragile en raison de sa prématurité, qui exigeait des soins que ma mère ne pouvait pas me fournir, dans le Lyon de 1941, marqué par la guerre et les restrictions, aussi les familles n’avaient ni les moyens ni les connaissances pour s’occuper d’un bébé aussi vulnérable.
Une Mère face à l’Impossible
Dans la France des années 39-44, être une fille-mère était une grosse épreuve, les regards étaient lourds de jugement, les portes se fermaient, et les solutions, rares, où les apparences comptaient plus que tout.
Elle a dû faire un choix déchirant : me confier à Jeanne et Alice, deux modistes installées, au 4 rue des Quatre-Chapeaux, ce n’étaient pas des étrangères, mais des amies de longue date, des femmes qui comprenaient mieux que quiconque ce que signifiait élever un enfant dans un monde qui n’avait que faire des illégitimes.
Ma mère, qui cumulait les rôles de comptable le jour et de mannequin pour chapeaux les week-ends, évoluait dans leur univers. Leur atelier, rempli d’étoffes et d’aiguilles, était un lieu où se croisaient les commandes des dames de la haute bourgeoisie lyonnaise, Jeanne et Alice n’avaient aucune raison de s’encombrer d’un bébé pourtant, elles l’ont fait, sans hésiter et sans compter.
Parce que dans ce monde dur, la solidarité entre femmes était une loi non écrite, mais essentielle. Elles m’ont donné bien plus qu’un toit : elles m’ont offert une enfance, une présence rassurante, et cette certitude que, malgré tout, j’avais ma place quelque part dans ce monde rude, (un sans papier), la solidarité féminine était une loi silencieuse, mais essentielle.
Un Baptême pour exister
Le 20 novembre 1941, à l’église Saint‑Nizier, je reçois mon premier acte d’existence, ce qui allait devenir mon premier acte d’identité, (voir l’acte ci-joint), avant d’être déclaré à l’état civil, à huit ans, à la mairie de Lyon 4è.
« Aujourd’hui vous devez déclarer la naissance de votre enfant à la mairie du lieu de naissance dans les cinq jours qui suivent le jour de l’accouchement et si vous dépassez ce délai, vous devrez faire une déclaration judiciaire de naissance au tribunal de grande instance« .
Mon baptême n’est pas seulement religieux : c’est une protection, pour les enfants illégitimes et naissances clandestines afin qu’ils trouvent alors une reconnaissance que l’État ne peut garantir.
À cette époque, le clergé jouait un rôle crucial comme Saint-Nizier, qui tenaient les registres et offraient une forme de reconnaissance à ceux que l’État ignorait, un livret de baptême pouvait effectivement servir de justificatif pour une naissance survenue hors du circuit civil officiel, notamment dans des contextes comme l’Occupation, où l’administration était perturbée. Ces livrets, délivrés par l’Église catholique, contenaient l’acte de baptême avec la date, le lieu, les noms des parents, du parrain et de la marraine (les enfants d’Alice la modiste) pouvaient être utilisés comme preuve alternative avant la centralisation complète de l’état civil en 1945. Sous le régime de Vichy, l’état civil était géré par les mairies, mais pour les naissances rurales, clandestines ou éloignées des services hospitaliers, le baptême servait de document de référence immédiate ; il était ensuite légalisé par une déclaration tardive, (le 23 juillet 1949 à Lyon 4è) aujourd’hui consultable aux Archives départementales ou diocésaines numérisées, par exemple dans le Rhône pour Lyon.
L’Hôpital Debrousse – La Maternité
En accord avec ma mère, Jeanne et Alice m’ont confié à une amie infirmière, la maman de Madeleine, une femme, qui, elle aussi, a joué un rôle clé dans les trois premières années de ma vie. Ce n’était pas un abandon. C’était un acte de confiance, une façon de me donner une chance de survivre dans un environnement où je serais entouré, soigné, aimé.
Cette infirmière, la maman de Madeleine, amie des modistes qui exerçait à l’Hôpital Debrousse des hospices civils de Lyon était située à Sainte-Foy-lès-Lyon (69110), Cet établissement était doté d’une maternité qui accueillait à la fois des enfants abandonnés et des enfants juifs, dans un contexte marqué par les persécutions de l’Occupation allemande. J’y suis resté environ un an, avec des allers-retours fréquents entre son appartement, situé avenue Jean-Jaurès à Lyon 3è, et l’hospice. Ces déplacements étaient une précaution indispensable : la Gestapo menait alors des rafles ciblées contre les enfants juifs, et ma situation était d’autant plus périlleuse que je n’avais aucun papier d’identité. Les enfants restaient majoritairement entre quelques mois et trois ans à l’internat, bien que de grandes variations existent selon qu’ils soient accueillis au début de la période ou à la fin.
Jusqu’à 3 ans – Mon Premier Foyer
Je n’ai pas eu d’enfance conventionnelle. Mais j’ai eu quelque chose de bien plus précieux : un réseau de femmes qui, chacune à sa manière, m’ont offert ce dont j’avais besoin pour grandir. Chacune d’elles, à sa façon, m’a donné ce qu’un enfant a de plus vital : de la sécurité, de l’affection, et cette conviction tranquille que j’avais ma place, quelque part, dans ce monde. Et surtout, de l’amour, cet amour inconditionnel qui transcende les normes et les circonstances.
Coïncidence Incroyable
Toutes ces anecdotes sur le début de mon existence jusqu’à 3 ans, m’ont été rapportées bien plus tard,(en 2011) par la fille de cette infirmière, ma mère adoptive à l’hospice, lorsque Madeleine, alors âgée de 84 ans, a partagé ces souvenirs et ma raconté mes premiers pas dans la société des hommes. Une coïncidence remarquable a permis cette rencontre : elle avait été hospitalisée dans la même chambre qu’une cousine portant le nom de Charroin. Intriguée par cette homonymie, elle s’était renseignée auprès d’elle et avait découvert que j’appartenais à cette famille. Après sa sortie de l’hôpital, elle m’a invité chez elle, où elle m’a raconté cette période de ma naissance et de mon enfance, de ma naissance jusqu’à 4 ans, dont je n’avais aucun souvenir.
Et soudain, les souvenirs de Madeleine ont jailli
Elle m’a tout raconté : mes premiers pas, mes rires d’enfant, ces petits riens qui font une vie. Et dans ses yeux, j’ai lu ce que je savais déjà au fond de moi : j’avais été aimé bien avant de le comprendre. Cette rencontre tardive a été comme un cadeau du destin, la preuve que même les liens les plus fragiles peuvent traverser le temps, et que l’amour, une fois semé, ne meurt jamais.
Elle avait retrouvé son petit frère d’adoption !
Madeleine avait seulement 14 ans lorsqu’elle s’est occupée de moi.
Elle aurait dû jouer, rire, vivre son adolescence d’insouciance. Au lieu de cela, elle est devenue ma grande sœur de cœur, ma présence quotidienne, pendant deux ans, j’ai été son petit frère : protégé, materné, bercé par sa douceur.
La séparation !
Puis sa mère tomba gravement malade. Trop affaiblie pour continuer à me garder, c’était une trop grosse responsabilité pour cette famille. Ce fut un déchirement, celle, qui m’avait aimé comme l’un des leurs, voulait m’adopter officiellement, Madeleine qui en rêvait, elle avait un petit frère, mais ma mère refusa. Cet un fait, je n’ai pas eu une enfance « normale » mais j’ai eu mieux, un cercle de femmes remarquables qui ont chacune posé une pierre dans les fondations de ma survie. Elles m’ont donné ce qu’un enfant attend le plus : de la sécurité, de l’attention, et cette forme d’amour instinctif qui ne demande rien en retour et elles ont comblé l’absence, réparé le silence, inventé une famille quand la société refusait d’en voir une.
Une Enfance sans Père, mais pas sans Repères
On dit souvent qu’un enfant a besoin d’un père pour devenir un homme. C’est peut‑être vrai, mais j’ai appris que l’on peut aussi se construire autrement, mon père, je ne l’ai pas eu, j’ai eu mieux que son absence : » j’ai eu la présence féminine d’une humanité qui ne recule jamais « .
Au Revoir Madeleine
Madeleine est décédée, un an après notre rencontre, comme si elle m’avait attendu pour transmettre ces précieuses informations, le fil d’une vie avec un nourrisson de 7 mois et 10 jours de gestation, cette mémoire était un cadeau tardif, comme si elle avait attendu ce moment pour me transmettre, enfin, ce fil de vie brisé trop tôt. Elle s’est éteinte l’année suivante, comme si sa mission était accomplie.
1946 – La Ferme à St Martin en Haut
Je fus confié à 4 ans, à une famille de paysans situés au cœur des Monts du Lyonnais, dans le joli village de St Martin-en-Haut, qui élevait des vaches laitières et leur suite.
Lors d’une visite impromptue à la ferme, en vélos, ma mère et la maman de Madeleine, découvrirent avec horreur que je vivais dans des conditions déplorables, presque relégué auprès du chien, comme dans les récits les plus sombres d’Émile Zola, qui a marqué le XIXe siècle, par son engagement courageux contre les injustices qu’il percevait dans la société de son temps avec la dénonciation de toutes les formes de mauvais traitements envers les enfants dans ses écrits de fiction.
Ma mère ne réfléchit pas : elle me reprit aussitôt.
Nouveau Départ pour Lyon‑Bron
Sans hésiter, maman me récupéra et décida de me placer dans une autre famille, cette fois à Lyon-Bron à côté de l’aérodrome. Ce choix lui permettait que je sois plus proche de son nouveau domicile, situé au 10 place des Célestins à Lyon 2e. dans un petit logement (une chambre de bonne) qu’avait trouvé par mon père, qui habitait, quant à lui au 5 quai des Célestins à 100 mètres, afin qu’elle puisse rester à ses côtés pour l’aider matériellement.
A cette Époque
Mes souvenirs deviennent plus précis, j’avais 4 ans. C’est là qu’on commence à devenir un enfant à l’âge des rires, des jeux, des câlins qui guérissent tout, où l’on croit encore que le monde est doux, que les monstres n’existent pas, que les larmes s’essuient avec un bisou. Mais à 4 ans, on est aussi trop petit pour comprendre la cruauté, pour savoir que les hommes peuvent être des loups, que les bombes ne sont pas des feux d’artifice, que les cris ne sont pas des chants.
Alors on se tait. On se cache. On serre très fort son doudou, comme si cela pouvait tout arrêter. On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on essaie de disparaître. Mais les images restent. Les sons résonnent. La peur s’installe, là, quelque part dans le ventre, et ne part plus jamais vraiment. Et puis on grandit, on apprend à vivre avec, on invente des refuges, on cherche la lumière. Mais une partie de nous reste là-bas. Trop petit pour comprendre. Mais assez grand pour ne jamais oublier.
1946 -Villard‑de‑Lans
À cinq ans, on me confia à une famille de paysans à Villard‑de‑Lans, je suis arrivé là comme un colis fragile posé sur le pas d’une ferme. Les montagnes entouraient la maison de pierre, le toit de tuiles usé par les hivers. Au début, l’altitude de 1 000 mètres m’étouffait, mais peu à peu, elle m’a réappris à respirer. Né trop tôt, je n’avais pas reçu assez d’anticorps. Les alvéoles pulmonaires poursuivent leur développement jusqu’à huit ans, et dans mon cas, l’air pur, l’exercice, la montagne ont servi de thérapie naturelle, sans le savoir, cette ferme m’a offert ce que la médecine ne pouvait pas :une chance réelle de survivre.
La Vie à l’Air Pur
À la ferme, la vie suivait un rythme ancien, immuable. On tuait le cochon, on plumait la basse-cour, et tout ce qui arrivait dans nos assiettes venait directement de ce monde rude et franc. C’était une évidence pour eux, une découverte pour moi, cette culture paysanne, enracinée depuis des siècles, ne disparaît jamais vraiment, elle habite encore la mémoire de ceux qui l’ont connue. Ils n’étaient pas tendres, mais étaient justes, m’ont appris à marcher dans la montagne, avec les moutons, à me frayer un chemin sur les sentiers escarpés, là où l’air était si pur qu’il me semblait parfois ouvrir mes poumons comme des ailes. Ils parlaient peu, leurs silences étaient pleins, Monsieur Lambert me montrait comment tenir un outil, guider une vache, sans hausser la voix et ne m’ont jamais dit que j’étais différent, ni malade, ni abandonné. Pour eux, je n’étais pas un enfant à part, j’étais un gamin de plus à la ferme, un peu chétif, mais un gamin tout de même.
Je n’y suis resté que deux ans à la ferme. Deux années brèves, mais déterminantes la région m’a donné bien plus que de l’air pur. Elle m’a donné une leçon de résilience : tenir debout même quand sa propre fragilité semble peser comme un fardeau.
La Solidarité des Voisins – Une Nouvelle Famille
Je me souviens du 10, place des Célestins à Lyon 2è, comme d’un lieu presque magique : on n’y posait pas de questions inutiles, on ne m’y regardait pas avec pitié. On m’y traitait simplement comme un enfant. Un enfant normal. Un enfant aimé. Là, j’ai compris que la famille n’est pas seulement la chair : elle est aussi le choix.
Monsieur et Madame P. entrèrent dans ma vie avant l’adolescence, à un moment où j’avais besoin de repères masculins et maternels. Pas avec de grandes phrases, mais avec de petits gestes : un conseil, un regard, une main posée sur l’épaule. Ils m’ont appris les codes de la société, ces règles invisibles qui ouvrent des portes ou les ferment, furent un guide discret, sans jamais se donner ce titre, mais un guide essentiel, qui se construit dans les gestes du quotidien, dans les silences complices, dans les éclats de rire qui réchauffent, dans les larmes qu’on essuie sans rien dire.
Aujourd’hui encore, quand je pense à cette époque, je ne vois pas des murs : je vois un foyer, une maison où l’on m’ouvrait la porte sans hésiter, où l’on me soignait comme un fils, où l’on m’apprenait à me tenir droit dans un monde que je comprenais mal.
Ils m’ont donné plus qu’un toit : ils m’ont donné une place dans le monde.
Je n’étais pas un invité. J’étais un fils, « leur fils d’exception », comme ils aimaient le dire.
Jamais ils ne m’ont fait sentir que j’étais un fardeau. Dans ce petit appartement, je n’étais pas un enfant en trop.
La Maladie, et un Lit pour se reconstruire
Quand la fièvre m’emportait et que mes poumons brûlaient, c’est chez eux que j’allais.
Madame P. me donnait son lit, une soupe chaude, un regard rassurant. La pénicilline, ce médicament miraculeux d’après-guerre, réduisait mes infections d’environ 15 %. Ce n’était pas énorme, mais c’était assez : assez pour dormir sans craindre de s’étouffer, assez pour reprendre des forces, assez pour vivre un peu mieux.
Monsieur P. m’enveloppait dans une couverture, me portait dans ses bras et m’emmenait à l’hôpital.
Ce n’était pas mon père. Il n’en avait aucune obligation. Et pourtant, il était là. Toujours sa présence silencieuse, solide, était une forme d’amour que je n’ai jamais oubliée.
Madame P., elle, veillait avec une patience infinie. Elle posait des compresses sur mon front brûlant, me racontait des histoires pour détourner mes peurs, restait auprès de moi quand la toux me secouait jusqu’à l’épuisement. Elle m’a appris la tendresse la vraie, celle qui guérit mieux que les médicaments.
Entre deux crises, je me reposais dans leur lit, guettant le retour de ma mère. Ce lit était mon refuge, mon port d’attache, un lieu où la peur cessait un instant. Dans cet appartement, j’étais un fils d’adoption. Un fils de cœur et c’est là que je fis la connaissance de leur fille, Régine, un tout petit bébé alors.
Régine – Une Amitié de 82 ans
Régine est mon amie d’enfance. Mon amie depuis toujours. Nos vies sont tissées l’une dans l’autre depuis 82 ans. Fous rires d’enfants, secrets d’adolescents, fidélité d’adultes. Il n’y a rien à expliquer : il n’y a qu’à vivre. Elle n’est pas qu’une amie. mais est un fil conducteur, une lumière dans mon histoire.
Certaines personnes traversent votre vie et n’en sortent jamais et qui s’installent dans votre mémoire comme un parfum doux, indélébile. Elle fait partie de celles-là.
1949 – L’école Communale d’Ars
Mon entrée à l’école communale d’Ars en septembre, fut comme une renaissance pour mes 8 ans jamais un livret de famille enfin !. J’avais enfin un nom, une date de naissance, une identité. Je devenais un élève comme les autres. J’étais hébergé chez la congrégation des sœurs de l’esprit de saint Jean‑Marie Vianney, qui faisaient office de mères de substitution, et nous étions intégrés à la vie de la paroisse du curé d’Ars, qui avait voué sa vie aux pauvres et aux oubliés. Ce n’était pas un orphelinat administratif, froid et impersonnel , c’était une maison, avec sa chaleur, ses règles, sa foi.
Là, j’ai fait ma première communion, j’ai appris la rigueur, la prière, la régularité. Pour la première fois, j’avais un cadre et une place dans la société.
Après un passage dans la congrégation locales comme celle du curé d’Ars, beaucoup d’enfants étaient dirigés vers les pensionnats maristes pour y apprendre un métier et sortir de la précarité, ces écoles n’étaient pas seulement des lieux d’instruction, mais des tremplins vers une vie possible.
La France au Temps des Pensionnats
Le pensionnat était l’un des visages les plus marquants de la France d’alors : une France rythmée par les saisons, par la campagne, par un ordre qui semblait immuable, les garçons portaient des culottes courtes, des galoches, et le froid pénétrait jusque dans les classes, mais personne ne s’en étonnait : c’était la vie, simplement.
Contexte Historique Tragique
Cette réalité rappelle les événements poignants évoqués dans le film « Au revoir les enfants « de Louis Malle. Ce dernier s’inspire de son propre vécu à l’âge de 11 ans, il était pensionnaire dans un établissement catholique près de Fontainebleau. Un jour, il assista, impuissant, à une rafle de la Gestapo au cours de laquelle trois élèves et un professeur juif furent arrêtés avant d’être déportés à Auschwitz. Ce film illustre avec justesse le climat de peur et d’insécurité qui régnait pour les enfants juifs et ceux sans protection légale pendant l’Occupation.
Le Temps du Savoir
La salle de classe et la cour de récréation furent nos premiers mondes, nos premiers terrains d’apprentissage social. C’est là que se formaient les citoyens : les lettres, l’arithmétique, l’histoire de France, la géographie du monde, tous ces savoirs qui façonnent l’esprit avant même que la vie ne façonne le caractère. Le pensionnat ne nous préservait pas des remontrances, mais il dessinait un cadre stable. La réussite déterminait notre place dans la classe : les cancres au fond, les appliqués devant. Chaque dictée était une épreuve, attendue et redoutée, les mathématiques brûlaient parfois comme un fer rouge, leurs problèmes semblant tomber du ciel avec le poids d’un orage. On s’acharnait pourtant, transpirant sur nos cahiers, cherchant la solution comme on cherche la voie dans une forêt sombre.
La Discipline…
Discipline, discipline… Le mot revenait comme une prière; les réveils étaient précoces :
lever à l’aube, toilette à l’eau froide, silence obligatoire, petit-déjeuner rapide, puis étude.
La journée était rythmée par les sonneries, par les règles, par les gestes répétés jusqu’à devenir des réflexes. Mais dans cette rigueur, une autre force se formait : celle de l’amitié, le chagrin, l’ennui, la fatigue se traversaient à plusieurs. On apprenait à se serrer les coudes, à supporter ensemble les exigences, à se partager des confidences dans l’ombre des dortoirs. Le pensionnat n’était pas tendre, mais il nous éduquait à la vie autant qu’aux savoirs. Il y avait dans cette austérité une forme de fondation invisible : une capacité à tenir, à obéir à soi-même plus qu’aux autres, à se dépasser sans bruit.
Le Quotidien au Pensionnat
La journée type :
6h30 : Réveil : Sonnerie stridente, lavage rapide à l’eau froide dans des lavabos collectifs.
7h00 : Messe en latin – 7h30 : Petit-déjeuner avec un bol de café au lait et une tartine de confiture.
8h00 -11h00 : Cours-Apprentissage par cœur, punitions pour les erreurs. « Si on échouait à une dictée, on devait recopier 50 fois la phrase mal orthographiée.
11h00 -11h30 Récréation – 11h30 : Déjeuner-Sous surveillance. « Parler était interdit. Avant la lecture, le réfectoire était bruyant, dès que le surveillant ouvrait son livre, un silence religieux s’installait.
14h00 -16h00 : Cours – 16h00 – 16h30 : Récréation – 16h30 : Distribution du Courrier et Goûter
Les enfants qui avaient de la famille recevaient des trésors qui faisaient saliver tout le pensionnat. La collation avait lieu dans le réfectoire, et on s’asseyaient par groupes. Les surveillants distribuaient parfois un peu de pain ou de confiture pour ceux qui n’avaient rien, mais c’était rare et aléatoire. Dans une Ambiance de joie bruyante « Le réfectoire résonnait des rires de ceux qui ouvraient leurs paquets ».
17h00 -18h30 : Cours et devoir-Revoir les leçons de la veille ou finir ses punitions.
18h 30 : Dîner avec la soupe – 19h00 : Étude – 19h30 : Coucher
Le dortoir était silencieux, mais jamais calme. Il y avait toujours des pensionnaires qui pleurait, d’autre qui ronflait, ou un frère qui hurlait » SILENCE ! ». Les lits étaient si proches qu’on pouvait toucher le voisin en tendant le bras. Mais on ne le faisait jamais.
« J’ai appris à attendre. Attendre le matin, attendre une lettre, attendre que la vie change. Le pensionnat, c’était une école de patience… et de survie. »
Une Éducation Structurée
Les Frères Maristes, fondés en 1817 par Marcellin Champagnat, avaient une mission claire : éduquer les enfants pauvres, ruraux, fragiles. Leur pédagogie était stricte mais bienveillante, axée à la fois sur l’apprentissage manuel et moral, leur organisation était impeccable : des salles de classe, des dortoirs alignés, une chapelle au centre, une salle à manger où le silence était parfois aussi fort qu’un sermon.
Chaque moment avait sa place dans cet ordre minutieux. La vie spirituelle rythmait nos journées : messes régulières, vêpres le dimanche, prières quotidiennes, sans en être conscient, j’y apprenais que la foi peut être une force, un refuge lorsque tout vacille.
Ma Fugue à Douze ans
À douze ans, j’ai basculé. Un jour, après ma leçon de piano, quotidienne, pendant les heures de récréations, je me suis dit : « Non. Pas aujourd’hui. »
Et je suis parti sans hésiter, j’ai traversé les champs enneigés du Pilat, bravant le froid, la peur d’etre rattrapé par les frères, avec une seule idée : rejoindre Chavanay, à neuf kilomètres du pensionnat de Pélussin.
Objectif : prendre le car Citroën pour Lyon. Quarante kilomètres jusqu’à la Brasserie Georges, comme un autopilote inscrit dans ma mémoire d’enfant. J’ai demandé de l’aide à la serveuse du restaurant. Elle connaissait ma mère, qui y venait déjeuner. Elle m’a donné l’argent nécessaire et je me suis caché sous la banquette arrière du bus. Les Frères, cette fois‑ci, ne me reprendraient pas.J’avais explosé. J’avais dit non à la discipline, aux lavabos froids, aux silences forcés.
La mère supérieure du couvent Saint‑Joseph, où logeait ma tante, m’a lancé : « À douze ans, on ne va plus dans la chambre de sa tante. Tu suis désormais les règles du pensionnat Saint‑Jean. » Je ne voulais plus suivre de règles, mais revoir ma mère et vivre auprès d’elle. Mon esprit criait : dehors !
La Révélation Maternelle
Quand j’arrivai à Lyon 6è, ma mère m’attendait, au 3 rue Waldeck‑Rousseau sur le palier, son regard était droit, presque dur, comme un coup de vent froid. Pas de caresse. Pas de réprimande. Seulement une vérité brute, nue : « Tu as un père. C’est ton parrain et une famille à Brignais : papy, mamie, tontons, tatas, cousins, cousines. »
Une phrase, un tremblement, une vie qui bascule.Le silence de ma mère venait de se fissurer, la guerre, la honte, la solitude expliquaient maintenant ce mutisme obstiné. Tout prenait sens.
Avec des Copains
Revenir au pensionnat, c’était retrouver notre petite société : les mêmes règles, les mêmes routines, les mêmes camarades, du dortoir au réfectoire, des lavabos glacés à la cour de récréation, nous partagions tout, comme des frères d’infortune, ou peut‑être de destin.
La Découverte d’un Cousin
Ce secret, je l’ai découvert grâce à Jean‑Paul, mon cousin germain. Il fut le premier à savoir. C’est lui qui m’a raconté l’histoire que je vais vous livrer maintenant : une histoire de silences, de liens cachés, de loyautés ténues mais indestructibles. Dans le petit village de Saint‑Benoît, puis dans les rues de Lyon, ce récit s’est tissé à voix basse. Il parle d’amour clandestin, de rejet familial, de résilience, mais aussi de ces liens du sang qui reviennent toujours, même quand on les a niés.
« Le Mystère de Lilette et son Fils »
Introduction par « Jean-Paul » mon cousin germain
Il y a des histoires qui se chuchotent entre les murs des vieilles maisons, des secrets enfouis sous les souvenirs d’enfance, des vérités que seuls quelques-uns osent évoquer. Celle que je vais vous raconter m’a été confiée par mon cousin germain, Jean-Paul Charroin, l’aîné de quatre frères et d’une sœur, c’est lui qui a été le premier, à connaître mon existence l’existence de ce mystère familial, celui de Lilette et de son fils, Jean Georges.
Dans le petit village de Saint-Benoît, niché sur la rive droite du Rhône, et plus tard dans les rues animées de Lyon, cette histoire s’est tissée entre silences et confidences. Elle parle d’amour, de rejet, de résilience, et de ces liens du sang qui, malgré les épreuves, finissent toujours par nous rattraper.
Ce récit est celui d’une rencontre inattendue, d’une famille qui a su, malgré les préjugés d’une époque, faire une place à l’un des siens. C’est aussi l’histoire d’une époque où les secrets pesaient lourd, où les apparences comptaient plus que les cœurs, et où, pourtant, l’affection et la solidarité finissaient par triompher.
Laissez-moi vous emmener à Saint-Benoît, puis à Lyon, sur les traces de Lilette, de Jean-Georges, et de ceux qui ont gardé leur mémoire vivante.
C’est à Lyon au bar des Sports, situé rue de Sèze, en face de la mairie du 6ᵉ arrondissement tenu, par Tatan Marinette, que nous avions appris un cousin caché : Jean Georges, fils naturel de Lilette, la fille de l’oncle Pierre, de la rue de Ronde à Brignais. Ce dernier était le frère cadet de mon grand-père et mon parrain, Jean Charrin. Fille-mère, Lilette avait été rejetée par sa propre famille et marquée du sceau de l’infamie. Malgré cela, elle continuait de fréquenter la branche des Charroin de la Gare de Brignais, et particulièrement Tatan Marinette, qui savait tout de sa vie et de sa relation secrète avec Georges Gaillard, le père biologique de Jean Georges.
Au début des vacances d’été 1953, mes parents décidèrent qu’il était temps de me faire rencontrer ce cousin caché. Un après-midi, ma mère et moi prîmes le car, puis le bus, pour nous rendre rue de Sèze et y rencontrer Lilette et son fils. J’eus l’insigne honneur d’être le premier de mes cousins à faire sa connaissance.
Tatan Marinette, était une remarquable cuisinière, gourmande comme une chatte, elle nous attendait, nous conduisit dans l’arrière-salle du bistrot, là où elle servait quotidiennement le déjeuner aux employés de la mairie et aux artisans du quartier. Je connaissais bien les lieux, y ayant passé des moments inoubliables, seul ou avec mon frère Pierre-Jean, en compagnie de notre oncle préféré, Jean Charrin, dit « le Tonche« .
Quant au Tonche qui n’était pas un acharné du boulot, il avait préféré, à la fin des années quarante, laisser Victor, son frère cadet, diriger « Les Biscuiteries CHARRIN » à Villeurbanne. Il aurait fort apprécié la chanson de notre célèbre Henri SALVADOR :
« Le travail c’est la santé, Rien faire c’est la conserver. Le travail me court après. Il n’est pas prêt d’me rattraper ».
Près de sa mère, Jean Georges était assis, sage comme une image, sur une banquette en simili cuir rouge de la partie restauration du bistrot. J’avais devant moi un petit garçon aux cheveux bouclés, qui semblait avoir mon âge. Il se leva, et nous nous embrassâmes comme si nous étions de vieux complices. Le courant passa immédiatement entre nous.
Dès ce jour, nous nouâmes une relation familiale forte et sincère, qui perdure encore aujourd’hui. Jean Georges fut immédiatement intégré dans notre « cousinade » et accepté par tous les membres des Charroin de la Gare de Brignais.
L’accueil à Brignais
Quelques mois plus tard, mon cousin germain, Tonton René, organisa un repas familial à Brignais.
Tous mes cousins étaient là, lorsque j’entrai, il déclara simplement :
« À partir d’aujourd’hui, il rentre dans sa famille. Il ne l’a jamais quittée. Ne lui posez aucune question. Vivons ce moment de famille. »
Rien d’autre. Pas de justification. Pas d’interrogatoire. Un cercle qui s’ouvre, comme si ma place avait toujours été prévue. Ce jour‑là, j’ai compris une chose essentielle :
» La famille n’est pas seulement une naissance, c’est un choix «
Ma mère m’avait caché pour me protéger. Eux m’accueillaient sans condition, sans fouiller la blessure, sans exiger d’explication.
Les Charroin — deux branches, une même force
Les Charroin de la Gare — l’esprit d’entreprise
L’arrière‑grand‑père Charroin était arrivé à Brignais chez des oncles bergers.
Il devint apprenti menuisier, puis reprit le fonds de commerce de son patron, parti à la retraite.
Avec son travail acharné et sa persévérance, il fonda une entreprise familiale solide.
De ces racines simples naquit la lignée des « Charroin de la Gare de Brignais ».
Les Charroin de la Mouche — au cœur de Lyon
Plus au sud de Lyon, près de la confluence Saône‑Rhône, se trouvaient les abattoirs de la Mouche, conçus par Tony Garnier en 1928.
C’était un monde à part :
odeur de bêtes, cris, vapeur, travailleurs de l’aube, maquignons, bouchers, journaliers.
Un peuple rude, ancré dans le réel.
Pendant l’Occupation, ce lieu devint un carrefour paradoxal :
stricte surveillance allemande, réquisitions de viande dès 1942, mais aussi l’un des premiers foyers de résistance lyonnaise.
FTP, militants CGT clandestins, ouvriers insurgés :
les murs des abattoirs ont connu autant de bravoure que de misère.
En 1955, la Mouche demeurait un centre névralgique : un marché où les cours du bétail servaient de référence pour tout le Sud‑Est et une grande partie du Massif Central.
Deux branches d’une même famille, deux mondes différents.
Mais partout, un même fil rouge : le travail, la solidarité, la ténacité.
Le secret d’une mère
Ma mère, discrète, effacée, a vécu toute sa vie dans l’ombre d’un homme puissant et respecté : mon père biologique, qui dirigeait la Grande Boucherie des Halles des Cordeliers.
Il l’aimait.
Elle l’aimait.
Mais rien ne pouvait être dit.
Pour le monde entier — et même dans son entreprise — il n’était que mon parrain.
Tout le monde savait.
Personne ne disait mot.
Un secret de polichinelle verrouillé par la pudeur, la honte sociale, la peur des jugements.
Deux silences ont structuré sa vie :
le silence de ma venue au monde,
et le silence de son amour pour lui.
Je croyais autrefois que cette pudeur cachait la honte.
Mais j’ai compris plus tard que c’était une armure — une manière de me protéger, moi, l’enfant né hors des cadres, dans une époque où les filles‑mères étaient clouées au pilori et où les enfants illégitimes étaient marqués pour la vie.
Elle a choisi le silence comme on choisit un rempart.
Quand elle a parlé — enfin
À mes douze ans, après ma fugue, son silence a cédé.
Elle m’a raconté, presque à contrecœur, comme si les mots la brûlaient encore.
Elle avait rencontré mon père à la vogue de Brignais, dans sa jeunesse insouciante, avant la guerre.
Elle l’avait revu à son retour en 1944.
Il était marié.
Il avait des enfants adoptifs.
Elle savait que leur amour ne pourrait jamais exister au grand jour.
Pourtant ils s’aimaient.
Se voyaient.
Vivaient une parenthèse secrète.
Quand je suis arrivé, elle ne lui a rien dit.
Elle n’a jamais osé.
Elle a porté seule cette vérité, comme une croix mais aussi comme une fidélité.
Je suis né d’un amour qui ne pouvait pas dire son nom.
L’histoire de mon père
Mon père est né le 31 août 1896, à Lyon, dans le 3ᵉ arrondissement.
Orphelin à quatre ans, lui et son frère furent recueillis par un éleveur de bovins tenant une boucherie aux Halles des Cordeliers.
Il apprit la boucherie, son frère la cuisine.
Ensemble, ils apprirent la vie.
Plus tard, l’un créa un restaurant‑rôtisserie à Brignais, l’autre reprit la boucherie du bienfaiteur à sa retraite.
De cette modestie initiale, mon père fera un empire :
élevage au château de Belleverne,
exploitation bovine,
vente de viande aux palaces lyonnais et suisses,
exportations vers le Maghreb,
une entreprise qui finit par employer près de 80 personnes.
Un homme de pouvoir.
Un homme de respect.
Un homme que tout le monde connaissait… sauf moi.
Pour les autres, il était un patron influent.
Pour moi, longtemps, il ne fut qu’un parrain silencieux.
Son succès a été mon invisibilité.
Son ombre, mon berceau.
Un empire né du travail
À la retraite de leur bienfaiteur, mon père reprit naturellement la boucherie des Halles.
Ce n’était pas une simple passation : c’était un hommage silencieux à l’homme qui l’avait recueilli, formé, sauvé.
Avec une détermination que seuls possèdent ceux qui ont connu le manque, il transforma ce modeste commerce en une entreprise florissante.
Le Château de Belleverne, à la Chapelle‑de‑Guinchay, devint l’un de ses domaines d’élevage.
La viande charolaise y paissait dans les prairies du Beaujolais, avant d’être vendue dans les palaces lyonnais et expédiée jusqu’en Suisse ou au Maghreb.
La Grande Boucherie des Halles des Cordeliers finit par employer près de quatre‑vingts personnes : une véritable institution lyonnaise.
Un homme puissant, respecté, incontournable.
Un nom qui comptait.
Un fauve dans son royaume.
Tout le monde le connaissait.
Sauf moi.
Un père invisible
Pour les autres, il était un entrepreneur influent.
Pour moi, il n’était qu’un inconnu, un parrain silencieux dont j’ai découvert la vraie identité à douze ans.
Son succès a été mon effacement.
Sa lumière, mon ombre.
J’ai longtemps porté ce mélange étrange de fierté et d’amertume :
fierté d’être le fils d’un homme estimé ;
amertume d’avoir grandi loin de lui, comme si ma place avait été rayée d’avance.
L’aveu maternel
Ma mère n’était qu’une jeune femme amoureuse, prise dans les filets d’un amour impossible.
Elle vivait dans une société où une fille-mère portait sa faute comme une marque brûlée au fer rouge.
Elle a donc choisi le silence :
un silence de honte, bien sûr,
mais aussi — je l’ai compris plus tard —
un silence d’amour.
Elle a tu son histoire comme on protège une flamme fragile du vent mauvais.
Elle a protégé mon père, protégé son secret, mais surtout… protégé son enfant.
Un jour, pourtant, les mots sont sortis.
Fragiles, hésitants, libérateurs.
Comme si elle déposait enfin un fardeau qui écrasait sa poitrine depuis trop longtemps.
Parrain ou père ?
Je le vis pour la première fois « en vrai » à treize ans, dans l’appartement du 3 rue Waldeck‑Rousseau, aux Brotteaux.
L’homme que l’on m’avait toujours présenté comme mon parrain.
L’homme que je devais appeler autrement dans mon cœur, mais jamais en public.
Aujourd’hui, je sais que certains amours sont comme des rivières souterraines :
on ne les voit pas couler,
mais ils irriguent silencieusement toute une vie.
Il était de ceux-là.
Un père de l’ombre
Mon père voulait me reconnaître, mais ma mère s’y est toujours opposée.
Elle m’avait construit une vie, une trajectoire, et ne voulait pas que je sois balloté entre deux mondes.
Lui, sans jamais parler, a pourtant agi :
il assurait la sécurité de ma mère,
payait ma formation,
veillait à distance.
Leurs choix étaient différents, mais complémentaires :
elle me protégeait,
il me soutenait.
J’ai souvent tenté de comprendre ce lien étrange entre un homme et un fils qu’il ne pouvait jamais nommer.
Était‑ce la culpabilité ?
Le sens du devoir ?
Ou peut‑être une forme d’amour pudique, maladroite, impossible à dire autrement ?
Je ne le saurai jamais complètement.
Ce qu’il m’a transmis sans parler
Tous les samedis après-midi, j’allais le rejoindre aux Halles des Cordeliers.
Il n’y avait pas de déclaration, pas de discours.
Juste une présence.
Et autour de lui, les grands noms de la cuisine lyonnaise, les chefs, les bouchers, les figures du quartier, jouant à la coinche en refaisant le monde.
J’étais là.
Toléré, accueilli, observant.
Avec le temps, j’ai compris ce qu’il m’enseignait :
les pères ne parlent pas toujours ;
certains éduquent par la présence silencieuse.
Par les actes, et non les mots.
Je pensais avoir été abandonné.
En réalité, il ne m’a jamais laissé tomber.
Il m’a soutenu à sa façon : dans l’ombre.
Son absence officielle a été une blessure,
mais aussi — paradoxalement — une force.
Parce que je n’ai jamais pu compter sur un père visible, j’ai dû me construire seul.
Parce qu’il croyait en moi sans le dire, j’ai appris à croire en moi.
Une fois, j’ai compris le message muet qu’il me répétait depuis des années :
« Tu n’as pas besoin de mon nom pour réussir. »
Le retour aux Brotteaux
À douze ans, je rejoignis ma mère pour vivre définitivement avec elle, dans un petit appartement du quartier des Brotteaux.
C’était ma première vraie stabilité.
Mon premier « chez moi ».
C’était aussi l’année du Certif’, ce diplôme qui ouvrait enfin les portes d’une vie normale, une vie ressemblant à celle des autres.
Le quartier lui‑même racontait une histoire :
construit sur les alluvions du Rhône, ravagé par les crues de 1840 et 1856, il n’avait trouvé sa prospérité qu’au Second Empire.
Une terre fragile devenue solide — comme moi.
Les Halles de mon père
Les Halles des Cordeliers, longtemps cœur battant de Lyon, étaient alors un monde à part.
Un lieu d’odeurs, de bruits, de gestes précis, de voix qui montent et descendent comme un opéra populaire.
Construites au XIXᵉ siècle pour remplacer les anciens marchés, elles étaient devenues le principal marché de gros :
viandes, poissons, légumes, fromages…
Chaque matin, producteurs, bouchers, restaurateurs, chefs, maraîchers et habitants s’y croisaient.
Un monde rude mais vivant, bruyant mais chaleureux.
Un théâtre quotidien.
C’était le royaume de mon père.
Un symbole lyonnais
Les Halles étaient plus qu’un marché :
elles étaient un microcosme de la vie lyonnaise, avec ses artisans, ses familles, ses cris, ses alliances, ses secrets.
Elles inspiraient peintres, écrivains et photographes — tant leur humanité était palpable.
De 1920 à 1960, elles connurent leur âge d’or.
Le commerce alimentaire lyonnais battait là son cœur le plus profond.
Mon père y régnait, discret mais indispensable.
La Chapelle‑de‑Guinchay – les terres du bétail
L’histoire raconte qu’un seigneur romain, Quintus, possédait ici une villa agricole.
Au fil des siècles, son nom devint Quintio, puis Quincheys, puis Quinchay, avant que la chapelle Sainte‑Marie, élevée plus tard, ne donne son nom définitif au village : La Chapelle‑de‑Guinchay.
Au milieu du XXᵉ siècle, trois familles de métayers veillaient encore sur ces terres.
On y cultivait un peu de vigne, oui, mais la vraie richesse venait des prairies où paissait le bétail charolais — massif, robuste, majestueux.
La charolaise rapportait plus que la vigne, dont les vins légers, presque des piquettes, peinaient à se vendre.
L’élevage, lui, nourrissait la région et exportait vers le Maghreb et la Suisse.
Ces terres, ces bêtes, cette économie silencieuse…
C’était l’arrière‑monde sur lequel reposait l’empire discret de mon père.
Les Mères lyonnaises – l’âme gourmande d’une ville
À Lyon, la cuisine a longtemps eu le goût des maisons familiales : un goût simple, généreux, sincère.
Avant les grands chefs, il y eut d’abord les Mères lyonnaises.
Des femmes de caractère, autodidactes pour la plupart, qui savaient accueillir autant que cuisiner.
Leur force venait du cœur. Leur cuisine, de la vérité.
Elles ont façonné l’identité culinaire de Lyon :
— des plats réconfortants,
— des recettes de terroir,
— un art d’aimer autant que de nourrir.
Elles ont transmis quelque chose de bien plus grand qu’un savoir-faire :
une culture du partage, de la table ouverte, de la générosité simple.
Lyon leur doit une âme.
Les chefs – l’héritage des Mères
Les grands chefs lyonnais sont les héritiers de cette tradition :
ils nourrissent les autres avec respect,
ils transmettent un terroir,
ils cultivent une forme d’humanité.
Ils sont le prolongement masculin d’une lignée féminine.
La Mère Brazier – la Reine de Lyon
En 1955, la Mère Brazier est déjà une légende.
Sa maison de la rue Royale est une institution.
C’est chez elle que Paul Bocuse a fait son apprentissage.
Elle a imposé son style : exigeant, élégant, sans jamais trahir l’esprit populaire des Mères.
Elle incarne une figure rare :
chef, femme, pionnière, autorité culinaire indiscutée.
À une époque où les femmes n’avaient que très peu de place dans le prestige gastronomique, elle s’est hissée au sommet, par la force du travail et la justesse du goût.
Paul Bocuse – la Naissance d’un Emblème
En 1962, Bocuse n’est pas encore le pape de la gastronomie française, mais il s’avance déjà sur le chemin qui fera de lui un symbole national.
À la tête de l’auberge familiale de Collonges‑au‑Mont‑d’Or, il conquiert sa deuxième étoile Michelin.
On voit déjà en lui la rigueur, l’énergie, le charisme culinaire qui bouleverseront l’histoire de la cuisine française.
Il est l’héritier naturel des Mères et deviendra, à son tour, leur porte‑flambeau.
Lyon – Terre de Tables
Les mères lyonnaises ont modelé une cuisine où l’on sert autant la personne que l’assiette.
Elles ont fait de la table un lieu de chaleur, de vérité, d’honneur.
Édouard Herriot, maire de Lyon pendant plus de cinquante ans, en était un habitué.
Il fréquentait les maisons de la Mère Brazier, de la Mère Guy, de la Mère Bizolon.
Il les admirait au point de décorer certaines d’entre elles de la Légion d’honneur.
Car ces femmes, dans leurs cuisines modestes ou raffinées, portaient quelque chose de l’esprit lyonnais :
une fidélité, une honnêteté, une force tranquille.
C’est dans ce monde, à la croisée des bouchers, des chefs, des Mères et des artisans, que mon père vivait ses amitiés et ses alliances.
C’est là qu’il évoluait.
C’est là que son nom comptait.
Édouard Herriot – Tribun Gourmand
Édouard Herriot, devenu maire de Lyon à seulement trente‑trois ans, a profondément marqué la ville jusqu’en 1957. Professeur de rhétorique au lycée Ampère, député du 6ᵉ arrondissement, sénateur, puis plusieurs fois président du Conseil, il fut à la fois un homme politique national et un bâtisseur local.
Sous son impulsion, Lyon s’est transformée :
– la Cité Tony Garnier,
– les abattoirs de la Mouche,
– de nouvelles infrastructures culturelles, éducatives, sociales.
Herriot avait un talent rare : relier la vision politique à la vie quotidienne.
Mais il avait surtout cette qualité profondément lyonnaise : il aimait manger, et il aimait les gens qui faisaient vivre la cuisine du peuple, les Mères lyonnaises, les artisans, les canuts, les hommes de la terre et de la table.
Le Mâchon – un Rite – une Âme
Le mâchon, héritage direct des canuts, est bien plus qu’une collation matinale. C’est une fraternité à table :
des abats fumants, du gras‑double, des tripes, du tablier de sapeur, des ris de veau, de la daube, une andouillette fumante…
Servis à neuf heures du matin, à l’heure où les tissus des ateliers claquaient encore dans les rues pentues de la Croix‑Rousse.
Herriot soutenait cette tradition avec ferveur.
Il y voyait une vérité lyonnaise : un moment où le peuple se retrouvait autour du solide, du simple, du vrai.
Un mâchon, c’était à la fois une pause, un marché, un rendez‑vous, un petit Parlement du quotidien.
Dans ces lieux, les tisseurs de soie négociaient leurs tarifs, riaient, disputaient, et refaisaient la ville à coups de fourchettes.
L’Année du Certif’ – 14 ans
Dans nos existences parfois cabossées, certaines épreuves deviennent des médailles intérieures. Le Certificat d’études en est une.
On en parlait comme d’un rite initiatique, Il décidait d’une carrière, d’un avenir. Il ouvrait les portes de la fonction publique, de l’apprentissage, de la reconnaissance scolaire.
C’était aussi l’examen qui terrifiait, non seulement par la difficulté, mais parce qu’il se déroulait loin de notre école, dans le chef‑lieu du canton. On y allait le cœur serré, comme s’il s’agissait d’un passage vers une autre vie.
Chez Don Bosco – 1954‑1955
Mon passage chez les Salésiens de Don Bosco est né d’une rencontre, mais aussi d’une intuition maternelle : j’avais besoin d’hommes qui éduquent par la bonté autant que par la discipline.
Jean Bosco, éducateur du XIXᵉ siècle, avait compris une chose essentielle : la jeunesse abîmée n’a pas besoin de sermons, mais de confiance et d’espace pour respirer.
Son œuvre est née en 1841, lorsque, dans une sacristie, il accueillit un jeune orphelin, Barthélemy Garelli.
Toute sa vie découlera de ce geste : offrir un avenir à ceux qui n’en avaient pas.
Le pensionnat Don Bosco de Méribel s’inscrivait dans cet esprit.
Dans les années 1950, il accueillait des enfants modestes, parfois cabossés, parfois perdus, parfois simplement en recherche d’un cadre clair.
La vie y était réglée comme une horloge :
– prières, – cours, – repas en silence – étude surveillée, – jeux encadrés, – vie communautaire.
Une rigueur tempérée par l’esprit salésien : patience, humour, bienveillance.
Pour certains, ce fut une épreuve, pour moi, ce fut une école de stabilité.
Les étés à Châtel – 12 à 14 ans
Chaque été, pendant un mois, nous montions dans les Alpes, à Châtel, ce village accroché au Chablais, entre forêt et frontière suisse.
Un village de chalets brunis par le soleil, de sentiers escarpés et d’alpages où résonnaient encore les histoires de contrebandiers : tabac, sel, fromage, café, tout y circulait en secret depuis le XVIIIᵉ siècle. En 1955, les douaniers surveillaient encore les vieux sentiers empruntés autrefois par les contrebandiers.
La vallée était un livre vivant :
familles d’agriculteurs, tomme d’Abondance, alpages parfumés par l’herbe grasse, troupeaux tachetés, gestes ancestraux transmis de génération en génération.
Et puis il y avait nos ascensions :
le Morclan, ses panoramas, la récompense du pique‑nique — saucisson, Abondance, pain frais.
Là‑haut, les Alpes semblaient tenir le monde dans leurs bras.
À chaque pas, une fraternité montagnarde se dessinait : les plus forts aidaient les plus petits, chacun s’ajustait au rythme de l’autre.
L’altitude, entre 1600 et 2000 mètres, guérissait mes poumons fragiles.
L’air pur entrait en moi comme un baume,
les sentiers escarpés m’apprenaient l’endurance,
les rires et les chants rythmaient nos efforts.
Les randonnées vers les lacs, les cols, les alpages, les truites que l’on pêchait dans l’eau glacée…
La nature devenait un maître bienveillant — un professeur sans mots.
« Jouer avec la nature », disaient les salésiens :
éduquer le corps, le cœur et l’esprit.
Nous apprenions la course d’orientation, la boussole, la lecture de carte, mais surtout :
l’entraide, la patience, la joie simple d’être ensemble.
1955–1956 : École Saint‑Louis – Saint‑Bruno (Lyon 4ᵉ)
Le collège Saint‑Louis Saint‑Bruno prolongeait l’œuvre d’André Coindre : offrir aux garçons en difficulté une formation scolaire, professionnelle et religieuse.
Un établissement catholique solide, encore actif aujourd’hui, où coexistent école, collège, lycée et filières professionnelles.
C’était une école de rigueur — mais aussi de seconde chance.
Mon premier emploi : le PLM (1956)
À quatorze ans, je devins « palefrenier‑garçon d’hôtel » à l’hôtel PLM, près de la gare de Perrache.
Un titre simple pour un rôle essentiel :
accueillir les clients, porter les bagages, rendre service.
Mais cet hôtel n’était pas un lieu ordinaire.
Réquisitionné pendant la guerre, il avait été un nœud de la Résistance, un lieu hanté par les allées et venues de Klaus Barbie et des agents de répression.
Les couloirs portaient encore les murmures d’une ville blessée.
Travailler là, si jeune, c’était toucher du doigt la mémoire de Lyon.
Le basket : mon ADN
Dans la France des années 1950, le sport scolaire existait surtout comme une initiation :
on y apprenait la discipline, la condition physique, la camaraderie.
Le sport‑études n’était pas encore structuré, mais déjà on sentait naître une culture sportive nouvelle.
Et moi, dans ce monde, j’avais trouvé ma voie : le basket.
1959 : Champion de France Juniors avec l’ASVEL
Grâce à l’enseignement de Georges Darcy — mon professeur d’EPS au collège Saint‑Louis — et à Gérard Sturla, joueur et entraîneur, Villeurbanne est devenue l’un des foyers les plus dynamiques du basket français.
Darcy, c’était l’exigence, la droiture, la confiance.
Il avait ce talent rare : transformer la rigueur en moteur, et la discipline en fierté.
En 1959, nous sommes devenus champions de France Juniors avec l’ASVEL.
Un titre, oui — mais surtout : une aventure humaine.
Une fraternité sportive.
Une école de vie.
L’établissement Saint‑Louis fut l’un des pionniers du sport‑études sans le savoir : équilibre entre entraînement, cours, valeurs éducatives.
Cette structure, aujourd’hui évidente, était alors une innovation.
16 à 18 ans : l’apprentissage (GARAC)
En 1957, l’apprentissage restait la voie royale pour entrer dans les métiers mécaniques.
Trois ans d’enseignement théorique et pratique, quarante heures par semaine.
On commençait par le socle :
– chaudronnerie,
– ajustage,
– tournage,
– usinage.
Deux années fondamentales qui forgeaient la main avant de forger l’esprit.
Puis venaient les CAP spécialisés :
mécanicien réparateur, électricien, diéséliste — dans les ateliers Citroën de la rue de Marseille, à Lyon 7ᵉ.
On apprenait avec les compagnons, ces artisans qui formaient des hommes plus encore que des ouvriers.
Citroën : la cathédrale de béton (Lyon, rue de Marseille)
Le garage Citroën, construit entre 1930 et 1932, était l’un des plus grands établissements automobiles du monde :
un monument de 40 000 m², fait de béton, de verrières géométriques, de rampes hélicoïdales.
Maurice‑Jacques Ravazé, avec Wybo, Lagrange et Jean Prouvé, avait créé là un chef‑d’œuvre industriel.
Y travailler, c’était entrer dans la modernité.
Salut les Copains (1960)
En 1959, Europe 1 lança Salut les Copains.
En quelques mois, cette émission devint la voix d’une génération.
Elle inventa ce que l’on appellerait plus tard la culture « yéyé ».
Pour la première fois, les adolescents avaient :
— leur musique,
— leurs idoles,
— leur langage,
— leurs rêves propres.
Johnny Hallyday, Claude François, Sylvie Vartan, Eddy Mitchell, France Gall…
Nous découvrions une jeunesse qui voulait exister par elle‑même.
Ce n’était pas qu’une émission de radio :
c’était un basculement culturel.
Une modernité.
Un souffle neuf.
Le service militaire : CISALAT (1961–1963)
L’uniforme, je l’ai revêtu en 1961.
J’entrai alors sous les couleurs du CISALAT, centre d’instruction spécialisé dans l’aviation légère de l’armée de Terre.
Son insigne disait déjà tout :
un chardon enraciné — la puissance, la solidité ;
une roue dentée — la mécanique ;
une étoile — les transmissions ;
des ailes dorées — la formation des pilotes.
Sous cette fleur hérissée, tout un monde se formait :
mécaniciens d’aéronefs, radios, équipages mixtes, futurs pilotes.
Nous apprenions une rigueur nouvelle, celle de la mécanique militaire, où la moindre erreur n’est pas un défaut, mais un danger.
L’Algérie : un pays qui se défait
Juillet 1962 : l’Algérie devient indépendante.
La guerre dure depuis huit ans — deux fois plus longtemps que la Grande Guerre.
Un million de pieds‑noirs quittent alors le pays, presque tous en quelques mois, comme un exode silencieux et immense.
Ils emportent avec eux des vies entières, des maisons, des souvenirs, des cicatrices.
On oublie parfois que leurs souffrances furent réelles :
ils ont tout perdu, sans toujours comprendre ce qui leur arrivait.
Leur arrivée en France équivaut à l’installation, en quelques mois, de l’équivalent de Lyon et Marseille réunies.
Les harkis, eux, vivent une tragédie encore plus terrible :
sur 250 000 hommes, seuls 15 000 parviennent à s’échapper.
Les autres sont massacrés dans l’indifférence générale.
Et pendant que l’histoire se déchirait, la politique française vacillait.
Depuis 1954, la IVᵉ République s’était effondrée, six Présidents du Conseil étaient tombés, De Gaulle était revenu, puis menacé.
Le pays oscillait entre lassitude, colère, peur et soulagement.
Quand la France se divise
Au début des années 60, le débat colonial prend deux formes extrêmes :
– le cartiérisme, qui prône un retrait rapide ;
– le poujadisme, qui refuse toute concession.
En 1961, naît l’OAS — l’Organisation Armée Secrète.
Sa devise glaciale :
« La valise ou le cercueil ».
Elle s’oppose farouchement à De Gaulle et multiplie les attentats, dirigés non plus contre les Algériens, mais contre des Français jugés « traîtres ».
Les généraux putschistes, en avril 1961, tentent même de renverser l’autorité civile à Alger.
Mais De Gaulle tient bon.
Et, paradoxalement, ce putsch renforce encore la position du FLN : toute solution militaire devient impossible.
Les négociations d’Évian s’ouvrent enfin.
Le pays respire, sans vraiment se réjouir.
Le soulagement l’emporte sur la fierté.
La démobilisation : la fin d’un monde
Lorsque sonne la fin de l’été 1962, il ne reste plus en Algérie que 30 000 pieds‑noirs, sur un million.
Un pays entier a changé de visage.
Une communauté entière a été déracinée.
En métropole, 90 % des Français approuvent les accords d’Évian, même si beaucoup ignorent les drames humains qui les accompagnent.
Le pays veut tourner la page, presque à n’importe quel prix.
Je fais partie de cette génération qui a vu une guerre finir sans victoire, une République vaciller, un monde basculer.
Nous n’avons pas gagné le « gros lot ».
Nous avons surtout appris qu’aucune guerre ne laisse les hommes indemnes — même ceux qui n’y tirent pas un coup de feu.
L’ALAT (1961–1963) : la guerre vue depuis l’envers du décor
En 1961, j’étais appelé.
Rien n’était encore certain, hormis une chose : nous étions une génération que la guerre avait marquée, même sans avoir mis les pieds sur les terres algériennes.
Après un stage militaire au fort d’Antibes — un camp où l’on triait les recrues avant les affectations sensibles — je fus orienté vers l’ALAT, l’Aviation Légère de l’Armée de Terre.
Ceux qui partaient en Algérie devaient savoir sauter, infiltrer, survivre.
Moi, je serais affecté à l’arrière, dans l’ombre du ciel.
La base d’hélicoptères d’Essey‑lès‑Nancy, la BA 121, accueillait les appelés dès 1960.
On y formait des commandos pour l’Algérie :
manœuvres musclées, TIOR (techniques d’intervention rapprochée), explosifs, opérations héliportées en Alouette II et III.
Les instructeurs étaient des revenants de l’Indochine : des hommes aux regards durs, aux gestes précis, qui enseignaient comme on transmet une brûlure.
La France, l’OTAN, les Américains : tout cela formait un enchevêtrement étrange.
Les patrouilles mixtes franco‑américaines sillonnaient la Lorraine, un corridor logistique reliant Nancy à Sidi‑Bel‑Abbès.
On apprenait l’infiltration, le saut, les opérations commandos — parfois sous les conseils de militaires américains.
Les couleurs disaient déjà les missions :
Rouge : les paras coloniaux.
Vert : la Légion ou les commandos ALAT.
Noir : les commandos marine, spécialisés dans le sabotage.
Je n’étais qu’un appelé, mais mon CAP de mécanique fit de moi un homme « récupérable ».
On m’affecta donc aux équipes hélicoptères : un mécanicien sur Alouette II et III.
Là, j’ai découvert une autre guerre.
Pas celle des balles.
Celle des nuits glacées dans les hangars, des moteurs qu’on démonte et remonte dix fois, de la vigilance qui sauve des vies.
Une guerre technique.
Une guerre silencieuse.
Patrouilles dans la nuit nancéenne
Parce que je faisais partie des équipes américaines‑françaises affectées au maintien de l’ordre, je fus exempté de certaines gardes au quartier.
La COM‑Z — Communication Zone de l’armée US — comptait 12 000 Américains en Lorraine : des soldats jeunes, turbulents, souvent perdus dans la ville.
Nos patrouilles écumaient les bars de la rue des Maréchaux et les boîtes de nuit autour de la place Stanislas.
Un policier municipal français,
un sergent américain de la Military Police,
et moi.
Nous contrôlions les bagarres, l’alcool, les excès, les fraternisation mal vues.
J’étais bien nourri, bien traité, accueilli avec curiosité et respect.
C’était une drôle de parenthèse.
Une guerre étrangère, au cœur de la France.
La déchirure d’une génération
Je n’ai pas mis les pieds en Algérie.
Le conseil de révision m’en avait dispensé : j’étais soutien de famille.
On m’a réaffecté dès mon arrivée à Marseille.
Après quinze jours à Laffrey, dans l’attente d’un ordre, ma mutation pour Nancy‑Essey fut confirmée.
Mais ne pas partir ne nous épargnait rien.
Toute ma génération portait cette « sale guerre ».
Elle s’insinuait dans nos conversations, dans nos familles, dans nos silences.
Elle avait volé des vies, brisé des convictions, fracturé un pays.
Personne n’en est sorti indemne.
Retour au civil : Peugeot SLICA (1963–1969)
Mars 1963.
Je retrouve Lyon comme on retrouve un père bienveillant qui vous attendait sans le dire.
J’intègre aussitôt les ateliers mécaniques et carrosserie de Peugeot SLICA, rue Vendôme, dirigés par la famille Peugeot‑Japy.
C’était un monde d’acier, d’huile et de précision.
Un monde d’hommes, d’odeurs fortes, de gestes maîtrisés.
Un monde où l’on respectait celui qui savait.
Je m’y suis senti immédiatement chez moi.
Le bruit des machines, les clés qui claquent, l’odeur du métal chaud,
tout cela m’a rappelé que mes mains avaient une utilité,
que mon avenir pouvait se construire ici, loin des uniformes et des ombres de l’armée.
Les années Yéyé : Lyon secoue ses hanches
Le Vieux‑Lyon vibrait au rythme du TA GA DA et du BC Blues, cette ancienne discothèque où jazz et blues se mêlaient dans la pénombre. Daniel Valldosera, « Monsieur André », régnait sur les platines et sur la nuit. Les années 1960, c’était une explosion : le rock, les guitares électriques, les minijupes, les blousons serrés.
En 1963, Gene Vincent enflamme les Célestins,
Eddy Mitchell électrise le Palais d’Hiver.
La jeunesse lyonnaise découvre la danse, le mouvement, la liberté.
Et puis il y avait Salut les Copains.
Pas seulement une émission : une génération.
Notre génération.
Elle créa nos idoles, nos goûts, nos vêtements,
nos premières rébellions, nos premières nuits debout.
Les yéyés libérèrent notre manière d’être au monde.
Ils ont coloré notre adolescence de bleu électrique et de rouge passion.
Danièle – 25 mars 1965
Et puis… il y eut mon Etoile « Bibiche« .
Danièle Moratille une hôtesse d’accueil et standardiste à la direction de Peugeot SLICA. Une voix douce, un sourire franc, une présence lumineuse dans un monde d’hommes.
Moi je venais d’un Lyon blessé, celui de 1941. Elle venait d’un autre monde : née en Tunisie, à Souk El Arba aujourd’hui Jendouba un lieu de passage, de carrefours, où les Français étaient encore nombreux au consulat. Une terre de soleil, de poussière, de marchés vivants.
Nous étions deux enfants de l’Histoire, de deux rives, opposées, de deux blessures différentes et nous nous sommes trouvés simplement, naturellement. Elle fut la lumière douce qui donna un sens à mes pas pour fonder une famille.
Décès de mon père — 6 novembre 1967
Sa mort ouvrit une page complexe, non pas par la douleur, mais par le lien qui était resté clandestin, mais par tout ce que révélait le système juridique de l’époque pour la transmission entre époux.
Les successions, dans les années 1960, suivaient les règles strictes d’un droit encore marqué par l’ancien monde. Les notaires, puissants, façonnaient les héritages, orientaient les patrimoines,
et dans les familles recomposées ou adoptives, le moindre prétexte suffisait à exclure un enfant.
Le fils adoptif et sa soeur en furent écarté, car son nom apparaissait trop souvent sur les manchettes des faits divers du Progrès, dans le sillage du « gang des Lyonnais ». Cet an alibi parfait pour l’invisibilité aux yeux de la loi.
Mon père divorça en trois mois, procédure express pour casser la communauté de biens, se remarier aussitôt, et faire de sa nouvelle épouse l’unique héritière de tout : le Château de Belleverne, les immeubles lyonnais, la Grande Boucherie des Halles des Cordeliers. De ce fait je n’apparus nulle part, aucun écrits, j’étais l’enfant clandestin, celui qu’on aime sans dire, qu’on ne protège pas, car il pensait avoir le temps de réguler cette injustice de son vivant en accord avec son épouse, qui connaissait mon existence depuis ma naissance : exemples bien connus dans les milieux bourgeois lyonnais.
Sochaux–Montbéliard (1969–1970)
La Sélection qui changea ma Vie
En avril 1969, Peugeot m’ouvrit une porte d’opportuniste, m’inscrire au concours national Peugeot pour représenter la SLICA, après quatre ans de remise à niveau niveau BAC, en cours du soir, à l’école de La Martinière, pour avoir le droit d’être admis ( c’est grâce à Armand Blondeau, un copain du 6ᵉ arrondissement, qui m’a encouragé à participer à cette remise à niveau. Lui, visait l’Éducation nationale comme chef d’atelier d’outillage à La Martinière.) comme cadres techniques APV, l’élite des ateliers après‑vente du groupe PSA. Cinq cents candidats, douze élus, j’étais l’un d’eux, major de promotion, ce concours fut un tournant, il m’ouvrit les portes des usines de Sochaux–Montbéliard, durant deux ans, véritable cathédrale industrielle où battait le cœur du constructeur et une famille sociale.
J’y suivis une formation exigeante et modernisée, une sorte de BTS avant l’heure destinée aux futurs chefs d’atelier du réseau APV des Concessions en France. J’appris « la naissance d’une voiture » dans toutes ses entrailles, depuis sa conception avec les bureaux d’études, des stages techniques dans les usines chez fournisseurs : Bosch (Paris) pour l’électricité,– Michelin ( Clermont-Ferrand) pour le train roulant, – Moteur Diesel Indénor (Lille) – A Sochaux : la fonderie,- l’usinage, – les chaînes de montage et de peinture. Chaque site m’enseignait avec l’ingénieur de l’unité, une facette du savoir‑faire automobile français, j’entrais dans un monde où la précision était une morale, et la mécanique, une langue dans une famille qui ont bâti l’industrie française : comme Michelin, Berliet … l’histoire d’un savoir-faire de l’époque standard français.
Mariage et Grenoble (1970–1971)
Nous nous sommes mariés le 24 juillet 1970 à St Genis-Laval dans la banlieue Ouest de Lyon.
Le 2 janvier 1971, Danièle me rejoint à Grenoble‑Gières, où Peugeot‑Paris m’avait nommé Responsable APV, détaché auprès des concessionnaires du réseau pour le Groupe Marotski, avec un contrat de 24000 véhicules vendues sur la France.
Ma mission : superviser la création d’une nouvelle concession à Saint‑Martin‑d’Hères (Isère) pour
un contrat 2 500 véhicules, avec ateliers mécaniques, carrosserie, services commerciaux, réception active tout à bâtir à partir d’un terrain nu. Pour un jeune homme de trente ans, c’était un défi immense. Forger un outil, une équipe, une réputation, je le fis avec une énergie que seule la jeunesse connaît.
Peu après, j’intégrai dans la concession un atelier spécialisé : celui qui préparait les voitures de rallye pour les épreuves africaines. Nous avions six Peugeot 504 dédiées au Rallye Bandama en Côte d’Ivoire. Ces voitures étaient des bêtes de métal : 5 000 km dont 4 300 de pistes, vitesse imposée 100 km/h, chaleur écrasante, poussière rouge, mécanique martyrisée. Nous préparions aussi les pick‑up d’assistance du Team Aseptogyl, créé par Bob Neyret.
En 1975, ces femmes extraordinaires remportèrent la Coupe des Dames et les trois premières places du rallye. L’Afrique nous jetait au visage la violence de ses pistes — et la beauté de ses victoires.
L’Année de ses 100 ans
Un secret emporté
Ma mère s’est éteinte à 99 ans, comme si elle avait programmé sa dernière respiration.
Son ultime regret : ne pas pouvoir fêter son centième anniversaire entourée de son fils, ses petits‑enfants, leurs enfants, et les gendres qui avaient accompagné nos vies.
À l’EHPAD l’Éolienne, à Grigny, son corps était trop faible, mais son esprit restait lucide.
Un soir, en silence, elle décida de ne plus se réveiller. Elle partit comme elle avait vécu : avec dignité, avec discrétion, et avec un secret scellé dans le cœur. Le secret de mon père. Jusqu’au bout, elle s’était refusée à m’en parler. Elle disait : « Je ne veux pas revivre cette époque. »
Comme si les mots eux-mêmes pouvaient rouvrir une plaie ancienne. Et pourtant, cette douleur avait façonné sa vie entière.
L’amour interdit d’une jeune femme
Un jour toutefois, elle céda. Avec une difficulté palpable, elle me livra la vérité : dans sa jeunesse, à la vogue de Brignais, elle avait aimé un homme marié. Un homme déjà père — par adoption, car sa femme ne pouvait enfanter. Un homme pour qui elle éprouva une passion aussi silencieuse que profonde.
La guerre les avait séparés, mais elle n’avait pas brisé le lien.
Ils s’étaient retrouvés, reconnus, aimés dans l’ombre. Cet amour clandestin fut à la fois la plus douce et la plus lourde des charges : une joie secrète, un fardeau permanent. Dans une société où l’on jugeait vite, où l’on condamnait sans nuance, elle porta seule ce chapitre de sa vie sans n’en parler à personne, pas même à lui. Elle ne lui dit jamais qu’elle portait son enfant. Cet amour interdit, elle le garda jusqu’à son dernier souffle.
L’Âme des Gones
Guignol, créé par Laurent Mourguet, est le porte‑voix de ce dialecte francoprovençal populaire :
un parler poétique, râpeux, drôle, rempli de mots savoureux comme tavelle, fenotte, gognand, viou. Ce parler est né de la rue, des canuts, des ateliers, des marchés.
Il a été sauvé par Guignol, par les chansonniers, par les journaux satiriques. Aujourd’hui encore, des associations comme Les Amis de Guignol le font vivre : dictées, pièces de théâtre, ateliers. Une langue tendre, voisine du cœur.
Être Gone, c’est être Héritier
Être un Gone, c’est porter Lyon dans son sang.
C’est gravir les pentes des canuts,
sentir la ville respirer sous les traboules,
et tenir en soi la rigueur de la Croix-Rousse, la douceur de Fourvière, le souffle du Rhône, la patience de la Saône.
Lyon ne s’habite pas. Elle vous façonne.
Être un Gone, c’est savoir d’où l’on vient et où l’on va. C’est marcher avec la ville dans ses veines et la montagne dans ses poumons.
Le sport m’a appris à transformer la douleur en lumière, à reprendre mon histoire en main, à devenir l’artisan de ma destinée.
Le vase de la vie n’est jamais vide. Il faut y mettre l’essentiel : la famille, l’amour, la santé, les passions. Et même plein, il reste toujours la place pour un café partagé avec un ami. C’est souvent là que se cachent les vraies victoires.
Le Sport comme réparation
Courir m’a offert quelque chose que je croyais perdu : la possibilité de réécrire mon histoire. de passer de « chat écorché » à marathonien, c’est passer de la douleur subie à la maîtrise retrouvée et reprendre son corps en main après une enfance où tout semblait m’échapper.
Le sport m’a offert un langage universel : sur la ligne de départ, les différences disparaissent ; il ne reste que l’effort, la discipline, la volonté. Pour moi, c’est aussi une revanche silencieuse sur une société qui m’avait longtemps nié, une manière de redonner du sens à un chemin que d’autres auraient cru brisé.
La météo n’obéit pas. Le corps parfois cède. L’âme vacille. Mais tant que l’on donne tout ce que l’on a, il reste une dignité indestructible, le marathon m’a appris à transformer les épreuves en force avec des blessures vers une autre direction dans la vie sociale. Il m’a appris des vertus que je n’aurais rencontrées dans aucun livre. J’ai souvent traversé la vie seul, mais jamais complètement isolé. Sur ma route, une infirmière, des éducateurs, des familles de cœur, des rencontres inattendues m’ont tendu la main au moment où le chemin s’effondrait. Le marathon m’a rappelé cela : on avance seul, mais jamais sans héritage. Franchir une ligne d’arrivée n’est pas un simple geste :
c’est une victoire intime. C’est dire :
« J’ai survécu à l’enfance. Je peux affronter le reste »
Vers le Marathon de Paris
À Poissy, j’ai trouvé une communauté : un club, le CA Ouest (Club Athlétique de l’Ouest), l’ancien club d’athlétisme avec des camarades d’entraînement et des regards fraternels.
J’ai beaucoup appris auprès de ces athlètes d’exception : Bruno Marie‑Rose, sprinteur au souffle de feu avec le record du monde du relais 4x100m aux championnats d’Europe en 1990.
Georges Delaubre, avec d’une endurance admirable ; sacré premier Champion de France courte distance en 1985 et son fils Frédéric a remporté le titre mondial junior à Perth en 2000, ainsi que le championnat d’Europe juniors par équipe la même année.
Henri Potin, mon voisin aux Clés de Forêt, le compagnon de route, dans la forêt, avec un pas cadencé, suivi par JG, le petit lapin, qui apprenait sa leçon, jour après jour, après une journée de travail bien remplie chez BMW. Nous courions au stade Léo‑Lagrange, le soir à partir de 21 h ou dans la forêt de Saint‑Germain‑en‑Laye, où les arbres, complices, nous prêtaient leur silence.
Notre rêve était simple, immense et théoriquement envisageable avec notre entrainements quotidiens : penser à rêver d’un potentiel passage sous une barrière des trois heures au marathon. Pour Henri , grâce à sa persévérance, il a atteint cette récompense en 2h59’… pour moi, malgré plusieurs tentatives, avec échecs .. 3h 03 – 05 -10 .. malheureusement je n’ai pas passé sous cette barre fatidique pour être un vrai marathonien en moins de 3h00 à 50 ans. Tout ça pour se prouver qu’un senior (vieilles pointes), à toujours le corps qui peut encore conquérir ce que l’on croyait réservé à la jeunesse. Chaque entraînement était une promesse. Chaque ligne d’arrivée, la seule preuve.
L’Échappée
Mon adolescence était un champ de batailles. Le sport en a fait un chemin. La course de fond ? Mon premier face-à-face avec moi-même. Sans fard. Sans détour.
Le marathon n’est pas une épreuve. C’est une révélation. On y découvre que la victoire n’est pas une ligne d’arrivée, mais le refus de s’arrêter. La douleur ne disparaît pas. Elle change de visage : d’abord elle hurle, puis elle chuchote, finissant par devenir une compagne.
Le sport m’a offert ce que la vie m’avait refusé : un corps qui ne trahit pas, un effort qui a du sens, une volonté qui tient debout. Là où l’enfance avait laissé des cicatrices, a course a planté des racines.
Patience : la vie ne se force pas, elle se traverse. stratégie : chaque pas est un choix.
Acceptation : on ne contrôle pas le vent, mais on peut ajuster les voiles. On ne vainc pas la vie. On apprend à marcher avec elle.
Le marathon, c’est la vie : on part sans savoir, on trébuche, on se relève, et puis, un jour, on comprend que la force était là, en nous, depuis le début. Courir, c’est à la fois :
solitaire — personne ne peut faire le chemin à votre place, universel — car tous ceux qui courent savent ce que c’est que de lutter.
CONCLUSION
On dit que la vie ressemble à un vase rempli de balles de golf : la famille, la santé, les passions. Puis viennent les billes — le travail, les obligations. Et enfin le sable — ces petites choses qui nous encombrent sans nous nourrir. Si l’on verse le sable en premier, plus rien d’essentiel n’entre. C’est le sport qui m’a enseigné cette sagesse.
Une Enfance à reconstruire
Mon enfance s’est construite parmi les femmes : l’orphelinat, les infirmières, puis les femmes d’adoption, les Maristes. De ce fait, j’y ai reçu une morale solide, mais peu de modèles masculins pour affronter le monde mouvementé. Car dans les années 1941 à 1950, la société était patriarcale : les hommes parlaient, décidaient, imposaient et moi, j’ai dû apprendre seul à naviguer dans ce territoire.
L’Europe, hier comme aujourd’hui, est un continent de contradictions : libéralisme, tradition, individualisme, communautarisme… on doit redoubler d’efforts pour trouver sa place. Comment parler quand on n’a pas appris et affronter les préjugés quand on n’a pas été armé et devenir homme quand aucun homme n’a montré la voie.
La fragilité peut mener à tout : la colère, la soumission, la déviance, la révolte et peut-être à cette lucidité. Heureusement j’ai appris à observer, comprendre les gestes, anticiper les dangers, lire les intentions, et puisé ma force dans trois sources essentielles : Don Bosco, l’infirmière qui m’a sauvé, et à ma mère, dans son amour silencieux. J’ai compris que devenir homme, ce n’est pas imiter, mais inventer une force qui ne blesse pas. Une masculinité ouverte, moins conquérante, plus humaine, servir à ceux qui n’ont pas de repères, et avancent entre plusieurs mondes. C’est peut‑être cela, ma véritable ligne de vie.
À ma Mère,
Merci de m’avoir mis au monde et offert ce fil de vie, « J G », parfois fragile mais toujours précieux. Grâce à toi, j’ai appris à regarder le monde avec gratitude et à comprendre qu’il faut traverser les orages pour aimer la lumière.
» À toi, Maman, qui as marché seule sur ton chemin, semé d’épreuves, porteuse d’un amour plus fort que les ombres « .
Une Mère Face à l’Incompréhension et à ma Révolte
Elle a porté seule le destin d’un enfant marqué par une adolescence rebelle, une révolte nourrie par l’ignorance d’une société, (sans papier, sans père, un bâtard), qui ne lui offrait, ni place et ni compréhension. Pendant quatorze ans, elle a dû composer avec les gardes successives, avec les séquelles d’une éducation religieuse stricte, qui a façonné ma vision du monde et alimenté mon opposition à tout ce qui m’entourait.
Pourtant, malgré cette lutte invisible, tu n’a jamais abandonné et a été mon rempart, mon guide, même lorsque je me dressais contre toi, contre le monde. Ton amour a été plus fort que les jugements, plus tenace que les épreuves et sue dans l’ombre me protéger des pièges d’une société qui ne vous comprenait pas, tout en vous offrant, par ton exemple, une leçon de courage et de persévérance.
Cette histoire est celle d’une mère qui a transformé la rébellion en résilience, et l’ignorance en une quête de vérité. Aujourd’hui, c’est cet héritage de force et de détermination qu’elle me lègue.
À mon Père (Parrain),
De Lui, j’ai reçu la force et la fragilité, avec le courage d’avancer même lorsque la route semblait s’effacer. Un parrain, dont le souffle discret a guidé mes pas rebelles d’adolescent.
Ensemble, nous avons tissé, sans le savoir, la trame invisible de ma résilience.
« Merci pour cette force que tu m’as offerte, même dans le silence. »
À Danièle, mon Etoile,
À celle qui, un 25 mars 1965, à dix-huit printemps, vingt-quatre ans pour moi, avons posé, sans le savoir, la première pierre d’un chemin dont je ne connaissais pas encore la destination.Tu m’as guidé sans jamais me retenir, accompagné sans jamais douter. Ta confiance fut la boussole silencieuse de mes choix, et l’architecte de l’ossature d’une vraie famille à notre image.
Grâce à toi, ce fil de vie que je tente encore de comprendre a trouvé tout son sens dans le partage et la paix dans l’amour jusqu’au 5 octobre 2019. Encore aujourd’hui, tu es une étoile qui éclaire mes pas et guide chacun de mes choix.
« 1970 : Notre chemin de Compostelle, où chaque pas compte.
Notre histoire ressemble à ces chemins de Compostelle : un parcours semé d’épreuves, de doutes, mais aussi de joies immenses, de rencontres qui changent une vie, et d’une foi inébranlable en l’avenir. Grâce à ton intelligence et ton charme, tu as été mon bâton de pèlerin celui qui nous a permis de marcher plus léger, même quand le chemin était escarpé.
La France des années 1960 ne nous avait pas épargnés. On te voyait comme une étrangère, une Tunisienne sans légitimité. Pourtant, tu as conquis ta place par ton sourire, et cette élégance naturelle qui forçait l’admiration. À la SLICA de Lyon, tu as été hôtesse et la standardiste de la direction Peugeot, et les cadres t’ont remarquée, respectée, et appréciée durant sept ans.
Moi, on me voyait, un mécanicien sans avenir. Mais j’ai serré les dents, j’ai travaillé, j’ai appris, et j’ai fini par imposer ma valeur et Toi, avec son sourire, tu as éclairé mon chemin.
Et puis, il y a eu nos filles, Béatrice et Carine notre plus beau projet. Pendant que je me battais pour gravir les échelons chez Peugeot, tu as consacré ta vie à leur éducation, mettant de côté tes propres rêves pour que les nôtres se réalisent. Sans toi, je n’aurais jamais osé avancer.
Et tu as enfin pu vivre une passion : le golf… là encore, ton esprit a brillé, comme capitaine avec les équipes Seniors de notre club, pendant plus de 20 ans, et tu as su rallier tout le monde (Dames et Hommes) pour les accompagner aux épreuves du Championnat de France des Clubs.
Aujourd’hui, ton étoile continue de me guider qui me rappelle que le chemin, aussi difficile soit-il, en vaut toujours la peine. Et puis, il y a nos filles et nos cinq petits-enfants, chacun porteur de ce charisme exceptionnel que tu as légué. Ils marchent à leur tour sur ce chemin, avec la même détermination, la même joie de vivre, le même esprit qui permet de moins souffrir.
1970, ce n’était pas seulement l’année de notre mariage ou de ma promotion chez Peugeot. C’était le début de notre propre chemin de Compostelle, un voyage où chaque épreuve nous a rapprochés, chaque victoire nous a renforcés. Et même si elle n’est plus là physiquement, ton esprit reste pour nous tous, notre compagnon de route, celui qui nous murmure : « Continuez, le meilleur est encore devant vous. »
Merci, pour tout. Merci d’avoir fait de ma vie un chemin si beau, et d’avoir appris à ceux qui nous suivent à marcher avec le cœur léger.
Car le bonheur, au fond, n’est pas de vaincre le monde, mais de le laisser poursuivre son œuvre à travers ceux qui viendront après nous.
En définitive, il ne reste qu’un mot à dire, un seul à offrir au monde avant de refermer ces pages.
Quand tout s’efface les souvenirs, les douleurs et les visages, il demeure ce mot, inusable et simple, clé de toute vie :
Amour !
Le Dialogue entre Générations
« Toute chose a une fin, mais je ne peux me résoudre à tracer ce mot au bas de cette page. Je préfère laisser la vie s’en charger… »
Notre Vie au Rythme de l’Histoire des Gones
De 1661 à 2026, ces dates dessinent le visage d’une France en mouvement : monarchique, révolutionnaire, républicaine, meurtrie, réformatrice, toujours vivante.
L’histoire de France est une longue traversée faite de ruptures, d’élans, de conquêtes et de drames. Elle commence en 1661 avec l’avènement du roi‑Soleil, symbole d’un État fort et centralisé. Puis vient 1789, année de la Révolution française, qui bouleverse l’ordre ancien et ouvre une nouvelle conception de la nation. En 1792, la Première République est fondée, marquant une rupture décisive avec la monarchie.
En 1804, Napoléon Bonaparte est sacré empereur, inaugurant une époque de puissance et de guerre. En 1848, l’abolition de l’esclavage marque un progrès majeur dans l’histoire des libertés. En 1889, la tour Eiffel est inaugurée, symbole de modernité et de rayonnement. En 1905, la loi sur la laïcité affirme la séparation de l’Église et de l’État, fondement essentiel de la République.
Le XXe siècle est ensuite marqué par les deux guerres mondiales. En 1918, la Première guerre prend fin, laissant une France meurtrie. En 1944, la Seconde s’achève après l’Occupation, la Résistance et la Libération. En 1958, la Ve République est fondée, dotant la France d’institutions durables.
Les décennies suivantes voient d’autres avancées sociales et politiques : en 1975, la loi Veil ouvre un débat majeur sur les droits des femmes. En 1981, l’abolition de la peine de mort constitue une étape morale décisive. En 1998, la victoire en Coupe du monde de football devient un moment d’unité nationale.
Au début du XXIe siècle, en 2002, l’euro devient la monnaie de la France. En 2004, l’école renforce sa neutralité religieuse. En 2013, le mariage pour tous est légalisé, élargissant les droits civils. En 2015, les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan frappent la nation en plein cœur.
En 2018, une nouvelle victoire en Coupe du monde ravive la fierté collective. En 2019, l’incendie de Notre‑Dame bouleverse le pays. En 2020, la pandémie de Covid‑19 rappelle la fragilité des sociétés modernes. En 2023, la réforme des retraites suscite de vastes mobilisations. Enfin, en 2024, les Jeux olympiques de Paris offrent à la France une scène mondiale de rayonnement, de mémoire et de célébration.
Mai 68 : quand la jeunesse brûle
Les barricades, les assemblées générales, les slogans, les nuits blanches…
La France vibrait comme une corde trop tendue.
Les étudiants vivaient des amours fulgurantes, impossibles ailleurs :
des rencontres nées du chaos, portées par la fête, la musique, la liberté sexuelle, les drogues, les utopies.
« Il est interdit d’interdire » ouvrait une brèche immense —
une promesse de vivre autrement,
aimer autrement,
penser autrement.
Mais les syndicats — CGT, PCF — reprirent rapidement la main.
Ils transformèrent la révolte en revendications sociales,
encadrèrent les grèves,
dirigèrent les occupations d’usines,
canalisèrent l’insurrection vers les négociations salariales.
Le 25 mai, les accords de Grenelle eurent lieu.
La révolution devint négociation.
La fête devint rapport de force.
Les étudiants furent mis à l’écart.
Les gaullistes gagnèrent les législatives.
La France s’était embrasée,
mais ce feu n’avait pas consumé ce qu’on croyait.
Mai 68 à Lyon — la ville se cabre
Lyon n’a pas été Paris.
Mais Lyon a brûlé à sa manière : plus discrète, plus rugueuse, plus violente parfois.
Les nuits des 24 et 25 mai furent les plus intenses.
Les premières barricades surgirent rue Vendôme, rue Corneille, et surtout sur le pont Lafayette.
Les étudiants, galvanisés, lancèrent un camion‑bélier contre un lampadaire.
Le commissaire René Lacroix, en tentant de l’arrêter, perdit la vie.
Ce fut la première mort de Mai 68 en France.
La ville bascula.
Sur le cours Lafayette, place Bellecour, près de Perrache, les pavés furent arrachés, les voitures renversées, les arbres abattus pour retenir les CRS.
Les grenades lacrymogènes couvraient les quais de la Saône comme une brume chimique.
Les cris, la colère, la stupeur : tout se mêlait.
Il y avait dans l’air un parfum d’insurrection, mais aussi un vertige, comme si personne ne savait vraiment où menait ce chaos.
La récupération syndicale — un souffle brisé
Très vite, la révolte étudiante fut absorbée par les syndicats.
La CGT et la CFDT appelaient à la grève depuis le 13 mai, et leurs mots d’ordre devinrent la colonne vertébrale du mouvement.
Dix millions de salariés cessèrent le travail.
Les usines furent occupées, non par les étudiants, mais par les ouvriers encadrés par leurs organisations.
Les piquets de grève étaient surveillés, les revendications calibrées :
hausse des salaires, réduction du temps de travail, nouveaux droits syndicaux.
Le 25 mai eurent lieu les accords de Grenelle.
On y parla chiffres, SMIG, négociations.
L’insurrection romantique se transforma en protocole social.
Le slogan « On va tout casser ! » se mua en :
« Nous voulons le pouvoir »,
mais un pouvoir par les urnes, par les élections, par les structures du PCF —
un pouvoir où les étudiants n’avaient plus leur place.
Le 29 mai, la grande manifestation PCF‑CGT à Lyon se fit sans les étudiants.
Exclus de leur propre révolution, ils regardaient leur mouvement se faire absorber, englouti, réorienté.
La fête était finie.
La retombée — la fin d’une illusion
Fin juin, De Gaulle sort renforcé des élections législatives.
Le grand soulèvement se dissout dans l’air chaud de l’été.
Les barricades se transforment en anecdotes,
les pavés retournent dans les trottoirs,
la colère devient une mémoire.
Mai 68 n’a pas changé le régime.
Il a changé les consciences.
Et il a changé chacun d’entre nous, chacun à sa manière.
Pour certains, ce fut une éducation politique.
Pour d’autres, une libération intime.
Pour d’autres encore, une blessure, une frustration, un rêve inachevé.
Pour moi, ce fut le spectacle d’une génération qui cherchait sa voix, comme j’avais cherché la mienne tant d’années plus tôt.
Une jeunesse qui refusait d’hériter des silences de ses parents.
Une jeunesse qui criait pour que ses enfants, eux, puissent parler.
Les inondations des Brotteaux — 1856 : la ville sous l’eau
Le quartier des Brotteaux porte dans sa mémoire l’empreinte des colères du Rhône.
L’inondation de 1840 n’avait jamais vraiment quitté les esprits, et pourtant, en juin 1856, le fleuve frappa de nouveau — plus fort, plus haut, plus brutalement.
Dans la nuit du 29 au 30 mai, la digue de la Tête‑d’Or céda.
Une vague immense dévala la rive gauche et engloutit les Brotteaux, la Guillotière, Charpennes, jusqu’à Villeurbanne.
La rive gauche, de la Tête‑d’Or à la Mouche, devint un vaste lac.
La Saône, moins violente, demeura pourtant en crue durant un mois entier.
Des centaines de maisons furent détruites.
Les quais, les ponts, les routes furent emportés.
On dénombra dix‑huit morts à la Guillotière et des milliers de sinistrés.
L’empereur Napoléon III vint en personne constater la catastrophe, un geste symbolique qui marqua les habitants.
Des photographes — Baldus, Froissart — immortalisèrent la désolation : barques tirées dans les rues, meubles flottants, murs suintant la boue, visages perdus.
Après cette tempête, Lyon renforça ses digues.
Mais le fleuve, patient et capricieux, montrerait encore que rien ne résiste tout à fait au temps.
« Broteaux » ou « Brotteaux » ? Une bataille de lettres
Derrière l’orthographe du quartier se cache une querelle ancienne.
Les érudits lyonnais défendaient la forme broteaux, avec un seul t, plus fidèle aux textes médiévaux et à l’étymologie : brot, les jeunes pousses, les terrains humides nés des crues du Rhône.
L’administration, elle, imposa « Brotteaux » — deux t, forme plus conforme au français standardisé.
Ce débat, en apparence anodin, révèle en réalité une tension profonde :
celle entre la langue vivante du peuple et la langue figée de l’État, entre la mémoire locale et la norme nationale.
Nommer un lieu, c’est choisir ce qui survit.
Le quartier des Brotteaux — d’un marais à un quartier bourgeois
Avant d’être élégant, le quartier était sauvage :
des terres gorgées d’eau, mouvantes, couvertes d’arbres, d’îlots sableux déposés par les humeurs du Rhône.
À la fin du XVIIIᵉ siècle, l’architecte Jean‑Antoine Morand de Jouffrey imagina un projet audacieux :
urbaniser la rive gauche, construire un pont de bois (1775), tracer des rues régulières, donner de l’air à une ville enfermée dans ses collines.
Petit à petit, les Brotteaux prirent forme.
Le déclassement du fort militaire en 1884 laissa place à une gare majestueuse :
la gare des Brotteaux, inaugurée en 1908.
Fleuron du réseau PLM, modernité triomphante, c’était la porte vers Genève, la Savoie, la Méditerranée.
Aujourd’hui encore, restaurée avec soin, elle trône comme un rappel de ce XIXᵉ siècle flamboyant où Lyon s’ouvrait au monde.
Le parc de la Tête d’Or — la respiration d’une ville
Au XIXᵉ siècle, comme New York avec Central Park, Lyon rêvait de nature.
Le préfet Vaïsse lança alors le projet d’un immense parc au nord de la ville : la Tête d’Or.
Inauguré en 1857, dessiné par les frères Bühler, le parc mêle lac, serres, roseraie, allées majestueuses.
Un écrin de verdure dans une ville encore marquée par la soie et la fumée des usines.
Son nom vient d’une légende : un trésor, peut‑être une tête du Christ en or, aurait été enfoui là durant les guerres de Religion.
Aucune preuve, mais qu’importe : Lyon aime ses mythes.
À partir des années 1890, les abords du parc s’embellissent :
boulevard des Belges, hôtels particuliers, façades ornées de fleurs en pierre.
Le quartier devient l’un des plus prestigieux de la ville.
La Tête d’Or n’est pas qu’un parc :
c’est un souffle, un luxe d’espace, un symbole d’équilibre entre nature et cité.
Vivre à Lyon, être un Gone
Être un Lyonnais, c’est être façonné par Trois fleuves :
le Rhône la Saône et le Beaujolais.
qui se rejoignent comme deux destins.
C’est être élevé entre deux collines :
Fourvière, celle qui prie ;
La Croix‑Rousse, celle qui travaille.
Ces deux buttes, ennemies et jumelles, résument toute l’âme lyonnaise.
Pendant l’Occupation, elles furent le refuge des résistants qui échappaient aux filets de la Gestapo.
Sous les traboules, la ville se faisait clandestine.
Sous les métiers à tisser, la ville battait au rythme des canuts.
Lyon — la ville qui travaille et la ville qui prie
Vivre à Lyon, c’est apprendre dès l’enfance que la ville tient debout sur deux collines.
L’une regarde le ciel : Fourvière, symbole de prières et de processions.
L’autre penche vers le travail : la Croix‑Rousse, royaume des métiers à tisser, des canuts, de l’effort patient.
Entre ces deux collines coulent deux fleuves — le Rhône et la Saône — qui se rejoignent à la pointe de la Presqu’île.
Deux forces contraires mais complémentaires.
Deux cœurs dans une même poitrine.
Les maîtres‑tisseurs — les alchimistes de la soie
La soierie lyonnaise, fondée en 1536 sous François Ier, devint un empire grâce :
– aux foires du XVe siècle,
– au colbertisme,
– à l’audace culturelle française.
Dans les ateliers familiaux, les maîtres‑tisseurs dirigeaient tout :
la qualité du fil, la tension des chaînes, les motifs du velours, du damassé ou du brocart.
Ils étaient des artistes et des techniciens, guidés par une exigence quasi religieuse.
À leurs côtés travaillaient :
– les dessinateurs, créateurs des motifs,
– les cartonniers, maîtres invisibles des cartons perforés,
– les dévideuses et préparatrices, femmes essentielles qui faisaient chanter la soie.
Le maître‑tisseur assumait tout :
l’achat, l’entretien, l’assemblage, le montage du métier.
Il travaillait sous la tutelle du négociant, souvent dans un rapport de force déséquilibré.
La relation était un bras de fer permanent :
la passion d’un côté, le commerce de l’autre.
Les canuts — ouvriers de lumière, martyrs de l’ombre
Le mot canut résonne comme un symbole de Lyon.
Il désigne l’ouvrier de la soie, celui qui, dans les hauteurs de la Croix‑Rousse, tissait l’étoffe du monde.
L’origine du mot est discutée :
– la canne du métier à bras,
– ou les canettes de fils de soie.
D’autres racontent qu’à la Révolution, les ouvriers ruinés durent vendre les breloques de leurs cannes de compagnonnage :
« Voici les cannes nues ! »
Et le mot serait resté, comme un rappel de dignité blessée.
Ces hommes et ces femmes travaillaient dans les immeubles canuts, vastes ateliers aux plafonds de quatre mètres, conçus pour accueillir les métiers Jacquard.
Ces machines révolutionnaires, créées en 1801, permirent à Lyon de devenir la capitale mondiale du tissage mécanique vers 1830.
Dans ces ateliers, les jours et les nuits se mêlaient.
La soie vibrait, les métiers claquaient, les murs résonnaient.
C’était un monde de bruit, de patience, de courage — et parfois de révolte.
Les crises de la soierie — la fin d’un monde
Malgré les succès, la soierie ne fut jamais à l’abri :
crises économiques, concurrence internationale, bouleversements techniques.
Les petits ateliers familiaux, dépendants des négociants et vulnérables aux fluctuations, finirent par céder.
Peu à peu, une époque s’achevait.
Mais l’esprit des canuts, lui, ne disparut jamais.
Il reste inscrit dans la pierre, dans les traboules, dans les visages lyonnais.
Les traboules — l’âme secrète de Lyon
Le mot « traboule » vient du latin transambulare : “passer à travers”.
Elles datent du IVᵉ siècle.
Elles étaient déjà anciennes quand les soyeux les empruntaient pour transporter leurs rouleaux d’étoffes à l’abri de la pluie.
Ces passages traversent les immeubles comme des tunnels vivants.
Ils relient deux rues, deux mondes, deux respirations.
Entrer dans une traboule, c’est pénétrer dans :
– des cours silencieuses,
– des escaliers en colimaçon,
– des galeries suspendues,
– des arches entrelacées,
– des piliers sculptés,
– des fenêtres à meneaux.
Elles sont invisibles depuis la rue :
on pousse une porte banale, et soudain la ville s’ouvre comme un secret.
Les traboules de la Croix‑Rousse — refuges de l’Histoire
À la Croix‑Rousse, les traboules ne sont pas seulement des raccourcis :
elles sont un chapitre entier de l’histoire sociale et politique de Lyon.
Au XIXe siècle, elles étaient l’artère clandestine des soyeux.
Au XXe siècle, elles devinrent les refuges des résistants.
Pendant l’Occupation, elles permirent d’échapper aux rafles, de transporter des messages, d’organiser les filières.
Ces lieux sont plus que de simples passages :
ce sont des veines.
Elles transportent la mémoire.
Elles protègent les vivants.
Elles conservent les murmures du passé.