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La psychologue à l’oreille des sportifs!

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Meriem Salmi, psychologue de Teddy Riner notammentMeriem Salmi, psychologue de Teddy Riner notamment | OLIVIER CLERC
« La performance, résultat d’une harmonie »

La psychologue a l’oreille des sportifs. Le judoka Teddy Riner, la nageuse Charlotte Bonnet, le sprinteur Christophe Lemaitre et d’autres la consultent pour performer. Soin de l’esprit, pour le bien du corps. Meriem Salmi, la psychologie occupe aujourd’hui un rôle de plus en plus déterminant dans le sport de haut niveau, et reconnu comme tel…

De plus en plus est exactement la bonne formule. Comme on a pris beaucoup de retard par rapport aux grandes nations du sport, les États-Unis, la Chine, la Russie, on a encore beaucoup à avancer, mais il est vrai qu’aujourd’hui la psychologie paraît crédible dans le monde sportif. Ouf ! On a été un certain nombre à défendre cette question de l’accompagnement psy, des entraîneurs nous ont rejoints. Et les sportifs, en tout cas ceux qui ont osé dire qu’ils étaient accompagnés sur ce plan, ont fait beaucoup de bien au sport français.

Quelqu’un comme Teddy Riner, qui très jeune a été le premier à l’annoncer de façon aussi claire dans les médias, a tenu un rôle majeur autour de cette question. Il a été notre plus bel ambassadeur. Quand il a dit que c’était important pour lui, ça a poussé les gens à s’interroger.

Ses entraîneurs, ses DTN en ont alors parlé, et c’est ce qui a fait que la psychologie a pris. Ils ont tous compris de quoi on parlait. En psy, on subit un écueil : chacun pense savoir de quoi il s’agit, qu’il s’agit d’écouter et de comprendre, mais ce n’est pas comme ça que ça marche.

Le travail d’un psychologue, ce n’est pas « je vous écoute, je vous comprends ».

Comment cela fonctionne-t-il ?

C’est un travail mathématique : on a une difficulté, un problème, il faut trouver la solution. Et comme il s’agit d’un problème humain, c’est extrêmement complexe. Du coup, c’est comme une grande équation d’Einstein. Il faut parfois y passer des mois, des années. Certains, je les suis depuis les débuts de leur carrière. Et ce qu’ils ont aussi compris, c’est que ce n’est jamais suffisant, qu’il faut développer d’autres compétences, et d’autres encore, et d’autres… C’est un travail qui ne s’arrête jamais, comme le travail à l’entraînement.

Mais vous ne pouvez pas non plus faire de miracle !

Ce n’est pas Lourdes chez moi, et je ne suis pas Merlin L’Enchanteur. Si on m’appelle – comme ça a été le cas – trois semaines avant une compétition, ce n’est pas la peine. Je ne peux pas préparer quelqu’un dans un tel laps de temps car je ne fais pas que de la préparation mentale. Ce n’est qu’un tout petit aspect de mon travail. Je travaille sur l’accompagnement psychologique de manière globale. Donc, je m’intéresse à leur famille, à leur couple, tout doit être cohérent et en harmonie parce que la performance est quelque chose de fragile. Les réponses sont complexes et multifactorielles.

Tous les athlètes ont un mental d’acier. Il faut leur apprendre à le travailler, à le rendre plus encore fort parce qu’en face ça envoie du lourd et je peux vous assurer que les étrangers travaillent, eux ! Les nôtres sont forts, mais les autres aussi, et ce qui fera la différence ce sont toutes les compétences qu’ils vont développer. Mon travail a donc aussi consisté à expliquer que le sport n’est pas que de la technique. On ne dit pas « techniquer » au judo, « techniquer » au golf, « techniquer » au tennis. On dit « jouer ».

Et cette dimension du jeu est fondamentale.

Dans le jeu, il y a l’homme, ou la femme, et c’est à eux que je m’intéresse. Je ne m’intéresse pas simplement à une question de performance, qui n’est que le résultat d’une harmonie. De quelque chose qui a été travaillé de manière globale. Il faut une approche systémique.

Donc très large…

Il y a plein de choses à aborder pour le psy. Il faut travailler avec le coach, avec l’encadrement, on ne fait pas qu’une seule chose en recevant tranquillement dans notre bureau en consultation. On sait par exemple que lorsqu’il y a une blessure, il faut s’en occuper psychologiquement, accompagner l’athlète dans sa blessure.

Il ne s’agit pas de l’accompagner seulement quand il y a une compet’, mais au quotidien en fait, et c’est ce qui m’intéresse, d’apprendre à être un meilleur humain. C’est ce que je recherche, et c’est ce qui m’émeut. La seule prépa mentale est très insuffisante, et ne s’occuper que de ça, au très haut niveau, serait absurde. C’est la démonstration qu’il a fallu faire. Quand un athlète est bien dans sa vie, il est bien dans son sport et ça ne se distingue pas : si on a un problème, ça interagit, non ?

La tête peut être un moteur puissant !

Il faut être humble face à nos pensées. Elles sont très puissantes, agissent dans notre cerveau, et aujourd’hui des labos entiers s’y consacrent. Je suis aujourd’hui une vieille psychologue, j’exerce depuis 36 ans, et auparavant on se moquait des émotions, on les prenait à la légère quand aujourd’hui on parle d’intelligence émotionnelle. « É » veut dire extérieur, « motion » est ce qui fait mouvoir l’esprit.

Nous sommes en plein là-dedans, et l’intelligence émotionnelle est l’intelligence qui régit les opérations les plus complexes. Quand on me dit que la psychologie est abstraite, je réponds « c’est vous qui êtes dans l’abstraction la plus totale ». Dans le monde de l’illusion, en fait.

Moi, je suis dans le monde concret. Je sais que s’il y a un problème, on va le retrouver, à un moment donné ça va péter, craquer, parce qu’on a affaire à des athlètes de très haut niveau et pas à des individus lambdas. Il faut agir vite parce que la question du très haut niveau pose la question de l’équilibre : s’il bascule, c’est fini.

Est-ce vrai à un instant T, c’est-à-dire que si un athlète bascule c’est fichu pour la compétition à venir, ou cela peut-il obérer toute une carrière ?

Si on ne s’en occupe pas, cela affecte la carrière entière. En revanche, si on travaille sur le plan psy, au bout d’un moment l’athlète est capable de faire des choses extraordinaires, même en étant blessé. Quand un athlète arrive avec des douleurs, ou des préoccupations, il est un peu diminué psychologiquement et on travaille ça, qu’il sache le gérer et que le mental tire le physique.

Certains sont champions olympiques à l’entraînement, parce qu’on les entraîne techniquement, mais ils ne passent pas le cap parce qu’il faut travailler l’aspect psychologique dans le même temps, il faut que ce soit cohérent et aligné. Si un athlète n’est pas au point mentalement, que va-t-il se passer ?

Eh bien il s’effondre. On doit donc lui apprendre à développer ses compétences.

Quand Teddy Riner vient vous voir la première fois, il a 14 ans et demi, avez-vous tout de suite détecté l’exception ?

C’était la première fois qu’on voyait un judoka de cet âge à ce niveau. Au début, il ne savait pas trop comment se comporter avec moi, mais il écoutait tout. Toujours. Il se concentrait, il posait des questions. Et le fait qu’il dise à tout le monde qu’il est suivi par un psy à une époque où tout le monde était anti-psy, je me suis dit que ce gamin-là avait vraiment quelque chose. Je me souviens qu’à l’époque il m’appelait pour tout. « Mais pourquoi je fais ça Meriem ? »

Il essayait de tout comprendre de son fonctionnement, de son comportement, il avait toujours plein de questions. C’est une marque de grande intelligence.

Ces athlètes de très haut niveau sont de grands fauves. Se mettent-ils à nu facilement ?

C’est aussi aux professionnels de faire en sorte qu’ils se lâchent. La force d’un champion, c’est ça. Et je ne peux pas travailler si la confiance ne s’installe pas. Si l’un vient me voir et me dit « je viens essayer », je lui réponds que je ne suis pas un magasin de vêtements. Il ne vient pas m’essayer. Soit il a confiance en moi, et on y va, je lui donne le meilleur de moi-même, soit il est là à moitié et ça ne fonctionne pas. Je n’y arrive pas. Je ne suis pas policier, je ne suis pas là pour faire avouer les gens, mais il faut qu’on soit dans le même cadre dès le départ.

Quand l’athlète va voir un médecin ou un kiné, il n’y va pas pour l’essayer. Alors pourquoi m’essaierait-on, moi ? Non. Je n’essaie personne, je fais tout pour y arriver avec les gens. On a le droit de ne pas être d’accord, ça ne me pose aucun souci, mais on ne pourra pas travailler ensemble parce que ça ne fonctionnera pas. La règle de base, c’est le respect et la confiance, et la confiance sur le plan intime va s’installer au fur et à mesure. Mais elle ne s’installe que si on fixe un cadre, si on part tout de suite sur quelque chose d’authentique, de sincère.

Arrive-t-il que certains, une fois cette confiance installée, cherchent encore à finasser avec vous ?

Oui, mais si c’est fait intelligemment et dans le respect ça ne me gêne absolument pas. Mais si je me rends compte qu’on n’est que là-dedans, je suis obligé de le dire, sinon je suis une escroc. Cela signifierait que je vois qu’on tourne autour du pot, et qu’on n’y entre jamais. Je ne vais donc pas continuer à faire des sourires si je vois que cette personne n’entre pas dans le vif du sujet.

Que la personne ait besoin de temps, c’est normal. Mais si elle mobilise tout son temps là-dessus, je ne sers à rien. Donc ça ne m’intéresse pas. J’aime bien avoir des résultats, quand même !

Y a-t-il plus de pudeur chez les hommes à reconnaître cet accompagnement que chez les femmes ?

Il faudrait faire le compte. En ce qui me concerne, plus d’hommes que de femmes l’ont dit, mais proportionnellement je vois plus d’hommes que de femmes… Globalement, on a les mêmes bases quand on a des gens qui veulent réaliser des rêves aussi complexes et difficiles. Les femmes ne vont pas adopter les mêmes types de comportement que les hommes face à la performance, face à la victoire etc., il y a des spécificités liées au genre. Sans être féministe, la place laissée à la parole des femmes n’est pas du tout la même que la place laissée à la parole des hommes dans le monde sportif d’une manière générale, du coup on ne va pas les entendre autant, et il y a du travail à effectuer dans ce registre-là aussi : les femmes s’avancent peut-être moins parce qu’elles ont aussi moins d’opportunités de s’avancer.

« Avouer » qu’on a recours à la psy peut aussi être pris comme une forme de faiblesse !

J’ai beaucoup travaillé à l’INSEP sur les représentations de la psychologie. On confondait avec la psychiatrie, la psychopathologie. Il a donc fallu, en même temps qu’on avançait, travailler sur les représentations de la psychologie. Les gens qui disent y avoir recours n’avouent pas : ils assument ! C’est un travail, il ne suffit pas pour eux de parler et s’il me suffisait d’écouter je serais peut-être moins fatiguée le soir et ce ne serait pas la peine d’avoir passé autant d’années sur les bancs de l’école pour comprendre le comportement humain, le cerveau, la performance. Pour les athlètes, c’est pareil. Ils ont compris qu’en fait la psychologie est quelque chose qui va leur permettre de développer des compétences. Ils ont déjà des compétences hors normes, et ils savent ce dont ils ont besoin pour réussir. C’est aussi pour ça que ce sont souvent les plus grands champions qui en ont parlé, parce qu’ils savent ce dont ils ont besoin pour réussir. La question de l’aveu ne leur vient même pas à l’idée. Ils assument, comme ils assument sur un tapis, sur une piste, dans un bassin. S’ils ont décidé que la psychologie est importante pour eux, ils n’en ont rien à faire que les autres disent que ça ne sert à rien.

Cela vous est-il arrivé de vivre un échec, d’accompagner un sportif qui s’effondre sans raison objective ?

Sans raison, non. Ce serait quand même compliqué. Quand j’accueille quelqu’un, je vais m’appuyer sur son potentiel physique et sur toute une partie qui ne m’appartient pas comme la génétique à laquelle je ne peux rien. Mon travail consiste à potentialiser au maximum. Par exemple, j’ai accompagné des athlètes qui ont longtemps perdu, et qui ont fini par obtenir une médaille. Plus tard que les autres, mais ils l’ont eue. Ma mission est d’amener la personne au maximum de ce qu’elle peut produire avec les moyens dont je dispose.

Donc, pour moi, il ne peut pas y avoir d’échec. Mon travail n’est pas uniquement l’obtention de la médaille, mais sa quête. Ce qui me fait vibrer dans le sport, c’est les gens qui se battent et qui ne lâchent rien. Je trouve qu’il y a beaucoup de mépris. Si on n’a pas la médaille, cela signifie-t-il qu’on ne vaut rien ?

Non. C’est simplement que l’autre a été meilleur et ce sont deux choses différentes. C’est ce que je défends. Une manière de voir le monde. C’est aussi une vision politique du sport. J’aime bien gagner, mais il n’y a pas que ça qui m’intéresse. J’ai travaillé 20 ans en Seine-Saint-Denis avec des clochards, des toxicos, et c’était passionnant : j’ai appris et vécu tellement de choses exceptionnelles avec eux.

En sport, c’est pareil. On se bat, et c’est ce que j’aime. Je n’ai jamais lâché quelqu’un en difficulté et qui ne gagne pas. Il perd, il pleure, eh bien on s’accroche, on recommence.

Et ne pas monter sur le podium ne signifie pas non plus que la compétition est ratée !

Exactement !

C’est pour ça que même si mon objectif est d’aller chercher une médaille, on sait d’emblée que rien n’est sûr. L’important est de tirer le plus loin possible sur ses compétences, sur son potentiel, même si on finit 100e. Je n’ai jamais dit à un sportif « on va gagner », mais je lui dis « on y va pour gagner » et je tiens beaucoup à cette nuance parce qu’en France on ne sait pas faire ça.

Je fais travailler les gens pour qu’ils aillent le plus loin possible chercher ce qu’ils ont au fond d’eux. Avec mon prof de karaté, je me bats toujours pour gagner, même si je prends raclée sur raclée, parce que c’est ce qui va m’apprendre à me déplacer plus vite, à être plus vigilante.

Quand il y a des grands devant, ils nous aident à progresser, à être meilleurs. Plutôt que de me regarder comme quelqu’un qui ne vaut rien, je me regarde comme quelqu’un qui va s’améliorer. Ça n’a rien à voir, et là encore il a fallu faire passer ce message.

Un athlète qui perd n’est pas un nul. Un jour, sur un plateau de télé, on m’a dit que j’avais un discours de looser. J’ai répondu « parfaitement » !

Si je ne suis là que pour ceux qui gagnent, je n’ai rien à faire ici.

Combien de médailles internationales portent une part de vous ?

(Grand éclat de rire) Je ne le vois pas comme ça ! Je suis contente de voir les athlètes réussir, ça me fait plaisir et je suis émue quand ils ont leur médaille, mais je n’ai pas ce réflexe… On est main dans la main, et le reste c’est aux athlètes de le dire.

TEDDY RINER : « J’ai aujourd’hui 29 ans. Lorsque j’en ai eu 14, on m’a dit que j’étais pressenti pour devenir le prochain champion. Comment réagir à cet âge-là ?

Quand on vous inflige de grosses charges de travail et qu’en face de vous il n’y a que des adultes qui veulent vous casser la figure, qui vous font mal et qu’il faut se relever à chaque fois, que fait-on sans être épaulé ?

Ce sont les douze travaux d’Hercule que j’ai accomplis avec Meriem. On a abordé diverses thématiques, et si elle n’avait pas été là, je ne serais peut-être pas devenu le champion que je suis. Je ne serais pas là.

Le travail avec Meriem m’a apporté au moins autant que l’entraînement sur le tapis. Ça m’a permis de me gérer, parce que la pression à ce niveau-là est énorme, et grâce à elle j’ai appris à la régler, la cadrer, et je reproduis ce schéma tous les jours. Tous les jours, tous les jours. Ça m’aide à être le meilleur en compétition, à tout donner, sans me préoccuper de la pression.

Autour de nous, athlètes de haut niveau, on a toujours une équipe, un staff resserré qui nous aide à performer. Mais ce doit être vrai dans tous les sens du terme. La tête, ça se bosse autant que la préparation physique, autant que le judo, autant que la technique. »

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